Femmes esclavisées opérées à répétition, patients atteints de syphilis privés de traitement, détenus exposés à des substances toxiques, soldats enfermés dans des chambres à gaz et malades irradiés au bénéfice de l’armée : l’histoire médicale américaine contient plusieurs programmes de recherche fondés sur l’exploitation des corps noirs.
5 expériences médicales contraires à l’éthique qui ont utilisé des personnes noires comme cobayes
Pendant quatre décennies, des médecins du gouvernement américain ont observé des centaines d’hommes noirs atteints de syphilis sans leur proposer le traitement devenu disponible. Dans une prison de Philadelphie, des détenus majoritairement noirs ont reçu sur la peau des médicaments, des champignons, des virus, de l’amiante et de la dioxine. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des soldats afro-américains ont été exposés à des agents chimiques afin d’étudier une éventuelle différence de sensibilité entre les groupes raciaux. Ces affaires ne relèvent pas toutes du même dispositif.
Certaines se déroulèrent sous l’esclavage, lorsque les personnes noires ne possédaient aucune autonomie juridique sur leur propre corps. D’autres prirent place dans les prisons, l’armée ou les hôpitaux publics, où la possibilité de refuser une proposition médicale restait limitée par la pauvreté, l’autorité institutionnelle et l’absence d’information.
Le mot « cobaye » résume une réalité précise : des êtres humains furent utilisés comme moyens au service de la science, de l’industrie ou de l’État, sans bénéficier d’un consentement réellement libre et éclairé.
Un consentement exige davantage qu’une signature. La personne doit connaître la nature de l’étude, ses objectifs, ses risques, les solutions alternatives et son droit de se retirer. Elle doit également pouvoir refuser sans menace, sanction ou perte disproportionnée.
Un détenu à qui une expérience offre le seul moyen de payer sa caution ne se trouve pas dans la même situation qu’un volontaire financièrement indépendant. Un soldat placé sous les ordres de ses supérieurs ne dispose pas de la même liberté qu’un civil. Une personne réduite en esclavage ne peut juridiquement ni choisir son médecin ni mettre fin à une intervention décidée par son propriétaire.
Ces cinq histoires montrent comment le racisme médical fonctionne rarement seul. Il s’appuie sur d’autres rapports de pouvoir : esclavage, ségrégation, pauvreté, incarcération, dépendance aux soins et hiérarchie militaire.
1. J. Marion Sims a développé ses techniques chirurgicales sur des femmes noires esclavisées

James Marion Sims est longtemps apparu dans les récits médicaux américains comme le « père de la gynécologie moderne ».
Dans les années 1840, ce médecin installé en Alabama chercha à réparer les fistules vésico-vaginales. Cette complication grave de l’accouchement provoque une ouverture anormale entre la vessie et le vagin, entraînant des fuites permanentes d’urine, des infections, des douleurs et une profonde marginalisation sociale.
La mise au point d’une technique de réparation représentait un enjeu médical majeur. Sims obtint ses résultats en opérant à répétition des femmes noires réduites en esclavage.
Trois de leurs noms sont aujourd’hui connus : Anarcha, Lucy et Betsey. D’autres femmes demeurent anonymes dans les archives.
Entre 1845 et 1849, Sims installa un petit hôpital expérimental à proximité de sa maison. Des propriétaires lui confièrent des femmes qui avaient développé des fistules après des accouchements difficiles. Sims leur imposa des examens et des opérations répétées afin de tester ses instruments, ses sutures et ses techniques.
Ces femmes appartenaient juridiquement à d’autres personnes. Le droit américain de l’époque ne leur reconnaissait aucune autonomie médicale. L’accord de leur propriétaire pouvait remplacer leur propre volonté. Sims pratiqua ses premières opérations sans anesthésie.
Cette donnée doit être replacée dans sa chronologie. La démonstration publique de l’anesthésie à l’éther eut lieu en 1846, alors que ses recherches avaient déjà commencé. L’anesthésie chirurgicale ne devint pas immédiatement universelle. Le débat historique porte donc sur les pratiques médicales disponibles, les conceptions de la douleur et les décisions prises par Sims à différents moments.
Cette discussion ne modifie pas le problème central : les patientes vivaient sous l’esclavage et ne pouvaient pas donner un consentement libre.
Anarcha subit un très grand nombre d’interventions avant que Sims ne parvienne à fermer sa fistule. Ses opérations pouvaient durer longtemps et nécessitaient que d’autres femmes maintiennent la patiente dans la position exigée.
Les recherches de Sims produisirent une technique chirurgicale plus efficace. Elles produisirent aussi sa réputation, sa carrière et sa place dans les institutions médicales.
Les femmes qui rendirent ces progrès possibles furent longtemps réduites à quelques lignes dans ses propres récits. La mémoire médicale célébrait le chirurgien et effaçait les patientes.
Cette asymétrie possède une fonction politique. Elle transforme une expérimentation imposée en histoire individuelle du génie scientifique. Le savoir paraît surgir de l’intelligence d’un grand homme, alors qu’il fut obtenu à partir de la douleur, du travail et des corps de femmes privées de liberté.
Les défenseurs de Sims soulignent que les fistules détruisaient la vie des patientes et que leur guérison pouvait constituer un bénéfice réel. Ce bénéfice éventuel ne suffit pas à rendre l’expérimentation éthique. Une intervention peut viser une guérison tout en reposant sur la contrainte, l’inégalité et l’absence de choix.
La reconnaissance récente d’Anarcha, Lucy, Betsey et des autres femmes modifie la manière de raconter l’histoire de la gynécologie. Elles doivent apparaître comme des sujets historiques, et non comme un simple matériau expérimental.
Leur histoire révèle également une continuité. Les stéréotypes présentant les femmes noires comme plus résistantes, moins sensibles à la douleur ou naturellement capables de supporter la souffrance n’ont pas disparu avec l’abolition de l’esclavage.
Ils continuent d’influencer la prise en charge médicale contemporaine, notamment dans l’évaluation de la douleur et les soins obstétricaux.
2. L’étude de Tuskegee a privé des hommes noirs atteints de syphilis d’un traitement efficace

L’étude menée à Tuskegee reste l’une des affaires les plus connues de l’histoire de la médecine américaine. Elle demeure aussi fréquemment racontée de manière inexacte.
Les chercheurs n’ont pas volontairement inoculé la syphilis aux participants.
Le scandale repose sur un autre mécanisme : ils ont recruté des hommes déjà malades, leur ont dissimulé la véritable nature de l’étude et ont choisi de ne pas les soigner afin d’observer l’évolution de la maladie.
En 1932, le Service de santé publique des États-Unis lança une étude dans le comté de Macon, en Alabama. La population noire rurale de la région vivait dans une grande pauvreté et disposait d’un accès limité aux médecins.
Le programme recruta 600 hommes noirs : 399 étaient atteints de syphilis et 201 formaient un groupe de comparaison non infecté.
Les participants ne reçurent pas une information claire sur leur diagnostic. Les responsables leur parlèrent de « mauvais sang », expression locale susceptible de désigner plusieurs maladies ou états de fatigue.
Les hommes pensaient participer à un programme médical gouvernemental. Des examens, des repas et une aide pour les frais funéraires leur furent proposés. Plusieurs procédures de recherche leur furent présentées comme des soins particuliers. L’étude devait initialement durer quelques mois. Elle se poursuivit pendant quarante ans.
La syphilis peut évoluer lentement. Sans traitement, elle risque d’endommager le système cardiovasculaire, le cerveau, les nerfs et d’autres organes. Elle peut également être transmise aux partenaires sexuelles et, pendant une grossesse, à l’enfant à naître.
Lorsque l’étude commença, les traitements disponibles étaient imparfaits et parfois toxiques. La situation changea avec la pénicilline, devenue dans les années 1940 un traitement efficace contre la syphilis.
Les responsables du programme ne proposèrent pourtant pas ce traitement aux hommes concernés. L’objectif scientifique exigeait que leur maladie poursuive son évolution naturelle. Le patient devenait donc utile tant qu’il restait malade.
Cette logique renverse la mission thérapeutique. Le médecin ne cherche plus prioritairement à améliorer la santé de la personne placée devant lui. Il protège la continuité de son étude, même lorsque cette continuité exige de maintenir une maladie curable.
L’injustice reposait également sur la sélection de la population. Des hommes pauvres et noirs furent choisis dans un État ségrégationniste parce que leur vulnérabilité facilitait le recrutement et le suivi.
Le projet bénéficia pendant des décennies de la collaboration de médecins, d’administrations et d’institutions locales. Il ne s’agissait pas d’une opération clandestine menée par un chercheur isolé. Des résultats furent publiés et discutés dans les milieux scientifiques.
Cette visibilité montre que les règles professionnelles de l’époque pouvaient tolérer l’inacceptable lorsque les sujets appartenaient à une population socialement dévalorisée.
L’étude prit fin en 1972 après la publication d’articles de presse et la constitution d’un groupe d’experts gouvernemental. Une action judiciaire aboutit ensuite à un accord financier et à la mise en place de soins pour les survivants et certaines familles.
Le 16 mai 1997, le président Bill Clinton présenta les excuses officielles des États-Unis aux survivants.
Tuskegee est souvent invoqué pour expliquer la méfiance des populations noires envers les institutions médicales. Cette explication doit rester précise.
La défiance ne résulte pas uniquement du souvenir abstrait d’une affaire ancienne. Elle se nourrit aussi d’expériences actuelles : douleur moins bien prise en charge, parole ignorée, accès inégal aux spécialistes et discriminations dans les hôpitaux.
Réduire cette méfiance à une connaissance de Tuskegee permettrait aux institutions contemporaines d’éviter leur propre responsabilité.
La leçon centrale de l’étude concerne la confiance méritée. Une institution ne peut pas demander aux populations de lui faire confiance tout en refusant la transparence, la responsabilité et l’égalité de traitement.
3. L’armée américaine a exposé des soldats noirs au gaz moutarde pour étudier les différences raciales

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis redoutaient l’utilisation d’armes chimiques par les puissances ennemies.
L’armée organisa un vaste programme destiné à étudier les effets du gaz moutarde et d’autres agents sur les êtres humains, à tester les équipements de protection et à préparer les troupes à une éventuelle guerre chimique.
Des dizaines de milliers de militaires participèrent à différentes formes d’essais. Certains reçurent de petites applications sur la peau. D’autres furent envoyés sur des terrains contaminés ou enfermés dans des chambres où des vapeurs chimiques étaient diffusées.
Le gaz moutarde attaque la peau, les yeux et les voies respiratoires. Il peut provoquer des cloques, des brûlures, des lésions pulmonaires et des effets à long terme, dont une augmentation du risque de certains cancers. Une partie de ces recherches fut explicitement organisée selon des catégories raciales.
Des soldats afro-américains, nippo-américains et portoricains furent comparés à des soldats blancs afin de rechercher d’éventuelles différences dans la réaction de leur peau et de leur organisme aux agents chimiques.
Cette démarche reposait sur une conception racialisée de la biologie humaine. Les chercheurs cherchaient à déterminer si certains groupes possédaient une résistance particulière susceptible d’être exploitée militairement.
Les soldats noirs servaient dans une armée encore ségrégée. Le président Harry Truman n’ordonna la déségrégation des forces armées qu’en 1948.
La sélection de militaires noirs pour des groupes expérimentaux séparés prolongeait donc l’organisation raciale de l’institution. Leur corps devenait un objet permettant de tester une hypothèse sur la différence entre les « races ».
L’existence d’un statut militaire compliquait également la question du volontariat. Un soldat reçoit des ordres, dépend de sa hiérarchie et peut craindre les conséquences d’un refus. Une participation présentée dans ce contexte comme volontaire ne possède pas automatiquement la liberté exigée d’un véritable consentement.
Plusieurs vétérans ont raconté avoir reçu peu d’informations sur les produits utilisés et leurs risques. Certains furent sommés de garder le secret, ce qui limita leur capacité à expliquer leurs symptômes aux médecins après la guerre.
Le secret militaire protégea le programme. Il empêcha aussi une partie des victimes d’obtenir rapidement une reconnaissance, un suivi médical ou une indemnisation.
En 1993, un rapport de l’Institute of Medicine examina l’histoire des recherches américaines sur le gaz moutarde et le Lewisite. Le comité souligna notamment l’absence de suivi médical à long terme et le fait que les connaissances disponibles sur les dangers de ces agents n’avaient pas toujours guidé la protection des participants.
Les recherches ultérieures ont confirmé que les expériences comportaient un volet racial, longtemps moins connu que le programme général.
Cette affaire diffère de Tuskegee. Les militaires n’étaient pas maintenus dans une maladie pendant plusieurs décennies. Ils furent directement exposés à un produit toxique dans le cadre de recherches destinées à la défense nationale.
Le mécanisme racial reste comparable : l’institution considérait les personnes noires comme un groupe biologique distinct dont le corps pouvait fournir une information spécifique.
La promesse d’un intérêt national ne supprime aucune obligation morale. La protection de la collectivité ne peut reposer sur l’exposition dissimulée de militaires qui ignorent les risques et ne disposent pas d’une possibilité réelle de refuser.
4. La prison de Holmesburg a transformé des détenus majoritairement noirs en laboratoire humain

Dans les années 1950, le dermatologue Albert Kligman entra dans la prison de Holmesburg, à Philadelphie, pour examiner une épidémie de mycose.
Il comprit rapidement que l’établissement offrait une population nombreuse, accessible et constamment disponible pour la recherche.
Pendant environ deux décennies, Holmesburg devint l’un des principaux centres américains d’expérimentation sur des détenus.
Des entreprises pharmaceutiques, des fabricants de produits cosmétiques et des organismes gouvernementaux utilisèrent la prison pour tester des substances sur la peau et l’organisme humain.
Les détenus furent exposés à des médicaments, des crèmes, des colorants, des virus, des champignons, de l’amiante, des agents psychotropes et de la dioxine, substance extrêmement toxique associée à l’agent orange. La majorité des hommes soumis à ces recherches étaient noirs.
La ville de Philadelphie a reconnu en 2022 que la grande majorité des personnes concernées étaient des hommes noirs, dont plusieurs ne savaient pas lire, attendaient leur procès et cherchaient à réunir l’argent nécessaire pour payer leur caution. Cette situation rend la notion de volontariat particulièrement fragile.
Les détenus recevaient de l’argent pour participer. Les rémunérations pouvaient largement dépasser les faibles sommes disponibles grâce au travail carcéral. Pour un homme incapable de payer sa caution ou d’acheter des produits essentiels, accepter une expérience devenait l’une des seules ressources accessibles.
Le paiement ne constitue pas toujours une exploitation. Des volontaires peuvent légitimement être indemnisés pour leur temps et les contraintes d’une étude.
À Holmesburg, l’environnement carcéral transformait cette rémunération en moyen de pression. L’écart entre l’argent offert et les ressources ordinaires du détenu risquait de rendre le refus économiquement irréaliste.
Le consentement posait un second problème : plusieurs participants ignoraient la nature exacte des produits appliqués, leurs effets possibles ou le nom des commanditaires. Une personne ne peut pas accepter librement un risque qui lui demeure caché.
Kligman décrivit plus tard la prison comme une immense surface de peau disponible pour la recherche. Cette vision résume la déshumanisation du programme : les détenus disparaissaient derrière la quantité de tissu biologique que leur présence rendait accessible.
La prison constituait un environnement idéal pour les chercheurs. Les sujets mangeaient à des heures régulières, restaient dans le même bâtiment et pouvaient être observés pendant plusieurs jours ou semaines. Les abandons d’étude étaient plus faciles à contrôler que dans la population générale.
Les caractéristiques qui facilitaient la recherche signalaient pourtant une vulnérabilité éthique majeure. Les détenus dépendaient entièrement de l’institution pour leur logement, leur alimentation, leur sécurité et leur accès aux soins.
Leur captivité aurait dû entraîner davantage de protections. Elle devint au contraire un avantage expérimental.
L’affaire illustre également la collaboration entre plusieurs pouvoirs. Les expériences nécessitaient des chercheurs, une université, une administration pénitentiaire, des commanditaires et des autorités municipales disposées à laisser fonctionner le programme. La responsabilité dépasse donc le seul parcours d’Albert Kligman.
En 2021, l’école de médecine de l’université de Pennsylvanie annonça qu’elle réévaluait l’héritage du dermatologue et retira son nom d’une chaire. L’année suivante, la ville de Philadelphie présenta des excuses officielles aux victimes et à leurs familles.
Ces reconnaissances sont intervenues plusieurs décennies après les faits. Elles n’ont pas effacé les difficultés rencontrées par les anciens détenus pour obtenir des soins, des réparations ou une reconnaissance judiciaire.
Holmesburg montre comment la prison peut produire une apparence de consentement tout en supprimant les conditions nécessaires à un choix libre.
5. Des patients noirs pauvres ont été soumis à des irradiations au service de recherches militaires

Entre 1960 et 1971, des patients atteints de cancers avancés furent soumis à des irradiations corporelles totales ou partielles au Cincinnati General Hospital, dans l’Ohio.
Le programme était dirigé par le radiologue Eugene Saenger. Une partie des travaux réalisés après les irradiations fut financée par le département américain de la Défense.
L’armée cherchait à comprendre les effets physiques et psychologiques d’une forte exposition aux radiations dans l’hypothèse d’une guerre nucléaire. Elle voulait notamment savoir comment un soldat irradié pourrait continuer à travailler, réfléchir et combattre.
Les patients de Cincinnati fournissaient des données qu’il aurait été impossible d’obtenir légalement sur des militaires en bonne santé.
Environ 90 personnes furent concernées. Une grande partie provenait des catégories les plus pauvres de la population hospitalière et la majorité était afro-américaine selon plusieurs enquêtes et documents judiciaires.
Tous souffraient de cancers graves. Cette donnée rend l’affaire plus complexe que les expériences de Holmesburg ou les tests au gaz moutarde.
Les médecins présentaient l’irradiation comme une tentative thérapeutique susceptible de ralentir certains cancers. Dans le même temps, les mesures réalisées après l’exposition servaient les objectifs du département de la Défense.
La frontière entre le soin et l’expérience devenait difficile à distinguer pour les patients.
Cette confusion possède un nom : le malentendu thérapeutique. Une personne hospitalisée peut croire que chaque examen ou intervention vise directement à améliorer sa santé, alors qu’une partie du protocole sert avant tout à produire des connaissances. L’éthique exige que cette différence soit expliquée clairement.
Les dossiers relatifs aux expériences de Cincinnati restent incomplets et parfois contradictoires. Les chercheurs ont soutenu que les irradiations constituaient des traitements acceptables pour des patients atteints de cancers incurables. Leurs critiques ont répondu que les doses et les modalités répondaient largement aux besoins de la recherche militaire.
Les procédures de consentement furent également contestées.
Pendant les premières années, les informations fournies aux patients étaient limitées. Les formulaires employés ultérieurement ne décrivaient pas toujours clairement la participation du département de la Défense, les objectifs militaires ou l’ensemble des risques.
Les patients subirent des nausées, des vomissements, de la fatigue, des atteintes sanguines et d’autres effets graves. Plusieurs moururent peu de temps après leur irradiation.
Leur cancer avancé empêche d’attribuer automatiquement chaque décès au protocole. Une analyse rigoureuse doit reconnaître cette incertitude.
L’incertitude médicale ne résout cependant pas le problème du consentement. Un patient peut accepter une intervention dangereuse lorsque son objectif, ses risques et ses faibles chances de succès lui sont clairement exposés. Il ne peut pas consentir valablement à une recherche militaire dont il ignore l’existence. La sélection sociale et raciale des patients constitue également un enjeu.
Les malades pauvres traités dans un hôpital public disposaient de moins d’alternatives, de moins d’accès à un second avis et de moins de pouvoir face aux médecins. Leur dépendance aux soins facilitait l’intégration dans un programme qu’ils pouvaient difficilement comprendre ou contester.
En 1994, des familles engagèrent une procédure judiciaire contre les médecins, l’université et le gouvernement. L’affaire aboutit à un règlement financier à la fin des années 1990.
La Commission consultative sur les expériences humaines de radiation, créée par le président Bill Clinton, examina les recherches de Cincinnati dans son rapport final de 1995. Elle souligna le conflit fondamental entre l’intérêt du patient et les objectifs militaires du programme.
Cincinnati rappelle qu’une expérimentation contraire à l’éthique ne prend pas toujours la forme d’un médecin infligeant volontairement une souffrance sans bénéfice possible.
Elle peut se cacher dans une intervention présentée comme un soin, financée pour une autre finalité et proposée à des patients qui ignorent que leur corps répond aussi aux questions de l’armée.
DES POPULATIONS CHOISIES PARCE QU’ELLES POUVAIENT DIFFICILEMENT REFUSER
Ces cinq affaires couvrent plus d’un siècle. Elles concernent des disciplines, des institutions et des contextes très différents.
Le même mécanisme apparaît pourtant à chaque étape : les chercheurs ont sélectionné des populations dont la capacité de refus était affaiblie.
Les femmes opérées par Sims étaient esclavisées. Les hommes de Tuskegee étaient pauvres et dépendaient d’un programme présenté comme médical. Les soldats noirs obéissaient à une armée ségrégée. Les détenus de Holmesburg vivaient enfermés et manquaient d’argent. Les patients de Cincinnati affrontaient des cancers avancés dans un hôpital public. Leur vulnérabilité ne fut pas un détail secondaire. Elle rendit les expérimentations possibles.
Les institutions disposaient de sujets accessibles, surveillés et peu susceptibles de contester publiquement les décisions prises à leur égard. Les victimes possédaient peu de moyens juridiques, financiers ou médiatiques pour interrompre les programmes et obtenir réparation. Le racisme médical fonctionnait ainsi comme une organisation inégale du risque.
Les découvertes, les bénéfices commerciaux et les connaissances militaires pouvaient profiter à la société entière. Les dangers étaient concentrés sur des groupes déjà dominés par l’esclavage, la ségrégation, la pauvreté, l’incarcération ou la hiérarchie militaire.
Plusieurs règles modernes de la recherche sur l’être humain furent renforcées à la suite de scandales de cette nature.
Le Code de Nuremberg de 1947 plaça le consentement volontaire au centre de l’expérimentation humaine. Le rapport Belmont, publié en 1979, formula trois principes devenus fondamentaux : le respect des personnes, la bienfaisance et la justice.
Les comités d’éthique, les procédures d’information et les protections particulières accordées aux populations vulnérables proviennent en partie de cette histoire. Les règles écrites ne suffisent pourtant pas.
Un formulaire signé par une personne qui ne comprend pas l’étude ne constitue pas un consentement éclairé. Une forte rémunération proposée à un détenu sans ressources peut exercer une pression excessive. Un malade qui ignore la finalité réelle d’un protocole ne peut pas effectuer un choix autonome.
L’expression « cobayes humains » décrit la manière dont les institutions ont traité les victimes. Elle ne doit pas devenir leur seule identité.
Anarcha, Lucy et Betsey étaient des femmes confrontées à de graves blessures obstétricales dans une société esclavagiste. Les participants de Tuskegee étaient des travailleurs, des pères, des époux et des membres de leurs communautés. Les détenus de Holmesburg possédaient des vies qui ne se résumaient pas à leur incarcération. Les soldats exposés au gaz moutarde avaient accepté de servir leur pays. Les patients de Cincinnati affrontaient la peur d’un cancer avancé.
Les réduire une nouvelle fois à des corps expérimentaux reproduirait une partie de la violence qui leur fut imposée.
L’histoire du progrès médical comprend des découvertes qui ont sauvé des millions de vies. Elle comprend aussi des personnes dont la souffrance fut longtemps dissimulée derrière le prestige des médecins, les besoins de l’armée, les intérêts des entreprises et l’autorité de l’État.
Raconter ces expériences avec précision permet de comprendre pourquoi la confiance envers la médecine ne peut jamais être exigée.
Elle doit être gagnée par la transparence, l’écoute, la reconnaissance des fautes et l’égalité réelle devant les soins.
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Notes et références
- J. Marion Sims, The Story of My Life, D. Appleton and Company, 1884.
- Michelle Cronin, « Anarcha, Betsey, Lucy, and the women whose names were not recorded », Journal of Medical Ethics, 2020.
- Centers for Disease Control and Prevention, The U.S. Public Health Service Untreated Syphilis Study at Tuskegee, chronologie officielle.
- Susan L. Smith, « Mustard Gas and American Race-Based Human Experimentation in World War II », Journal of Law, Medicine & Ethics, vol. 36, no 3, 2008.
- Institute of Medicine, Veterans at Risk: The Health Effects of Mustard Gas and Lewisite, National Academies Press, 1993.
- Allen M. Hornblum, Acres of Skin: Human Experiments at Holmesburg Prison, Routledge, 1998.
- City of Philadelphia, City Issues Formal Apology for Experiments Conducted at Holmesburg Prison Decades Ago, 6 octobre 2022.
- Advisory Committee on Human Radiation Experiments, Final Report, United States Government Publishing Office, 1995.
- Martha Stephens, The Treatment: The Story of Those Who Died in the Cincinnati Radiation Tests, Duke University Press, 2002.
- National Commission for the Protection of Human Subjects of Biomedical and Behavioral Research, The Belmont Report, 1979.
