Stérilisations forcées d’adolescents métis, interdiction des mariages, exclusion scolaire, internements dans les camps et massacres de soldats africains : la violence raciale du IIIᵉ Reich a également frappé les populations noires. Longtemps restée à la marge des récits sur le nazisme, cette histoire relie le colonialisme allemand, l’eugénisme et la guerre menée en Europe.
Stérilisations, camps et massacres : le sort méconnu des personnes noires sous le nazisme
Le 20 juin 1933, quelques mois après l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir, le corps d’Hilarius « Lari » Gilges est abandonné dans une rue de Düsseldorf. Cet acteur et danseur noir allemand, militant communiste âgé de 24 ans, a été enlevé, torturé puis assassiné par des nazis.
Quatre ans plus tard, des médecins allemands stérilisent secrètement des centaines d’enfants et d’adolescents afro-allemands. Leur crime, aux yeux du régime, réside dans leur naissance : ils sont les enfants de femmes allemandes et, pour une grande partie d’entre eux, de soldats africains de l’armée française stationnés en Rhénanie après la Première Guerre mondiale.
En juin 1940, la violence franchit une nouvelle étape. Après la défaite militaire française, des unités de la Wehrmacht séparent des prisonniers africains de leurs camarades blancs. Des tirailleurs sont battus, mitraillés, exécutés ou écrasés par des véhicules militaires. Les historiens estiment qu’au moins 1 500, et probablement près de 3 000 soldats noirs, furent victimes de massacres racistes pendant la campagne de France.
Ces événements appartiennent à une histoire encore incomplète.
Plusieurs milliers de personnes noires vivaient en Allemagne lorsque les nazis prirent le pouvoir en 1933. Elles venaient d’Afrique, des Caraïbes, des États-Unis ou des anciennes colonies allemandes. Certaines étaient nées en Allemagne. D’autres y travaillaient comme marins, domestiques, étudiants, artistes, enseignants ou employés de commerce.
Le régime nazi ne lança pas contre l’ensemble de cette population une opération d’arrestation et d’extermination centralisée comparable à la Shoah. Les sources disponibles ne permettent pas non plus d’établir un nombre total de victimes noires. La persécution fut fragmentée, évolutive et souvent camouflée derrière d’autres catégories administratives : « asocial », opposant politique, étranger, prisonnier de guerre, malade héréditaire ou délinquant sexuel.
Les personnes noires furent pourtant intégrées à la hiérarchie raciale nazie. L’État limita leurs droits, leur accès au travail, leur éducation, leur vie familiale et leur liberté de mouvement. Il organisa la stérilisation d’une partie d’entre elles. Des hommes et des femmes noirs furent incarcérés dans les prisons et les camps de concentration. Plusieurs y moururent. D’autres furent assassinés par la police politique, les organisations nazies ou l’armée allemande.
Voici cinq réalités qui permettent de comprendre cette persécution longtemps négligée.
1. Les lois raciales nazies excluaient aussi les personnes noires de la communauté allemande

L’idéologie nazie divisait l’humanité en catégories raciales hiérarchisées. Au sommet devait se trouver une population allemande prétendument « aryenne », définie par le sang, l’hérédité et l’appartenance à la communauté nationale. Les Juifs constituaient l’ennemi racial et politique central de cette vision du monde. Les Roms, les personnes noires et d’autres groupes étaient également décrits comme étrangers, inférieurs ou biologiquement dangereux.
Dès avril 1933, la loi sur la restauration de la fonction publique exclut les personnes considérées comme « non aryennes » de l’administration. Le texte visait d’abord les fonctionnaires juifs, mais les interprétations administratives étendirent ensuite cette catégorie aux personnes noires et roms.
Peu d’Allemands noirs occupaient alors des postes dans la fonction publique. La portée de la mesure dépassait néanmoins les licenciements immédiats. Elle indiquait que les personnes noires ne pouvaient plus envisager une carrière normale au sein de l’État allemand.
Cette exclusion s’intensifia avec les lois de Nuremberg, adoptées en septembre 1935. La loi sur la citoyenneté du Reich réservait les droits politiques aux personnes considérées comme étant de « sang allemand ou apparenté ». Elle permettait donc d’écarter les citoyens noirs de la communauté politique.
La loi pour la protection du sang allemand et de l’honneur allemand interdisait initialement les mariages et les relations sexuelles entre Juifs et personnes définies comme allemandes. Un décret complémentaire publié en novembre 1935 étendit les restrictions matrimoniales aux Roms et aux personnes noires, désignées par le vocabulaire raciste de l’administration nazie.
Les conséquences entraient directement dans les foyers. Chaque couple devait obtenir une autorisation avant de se marier. Les couples mixtes voyaient généralement leur demande rejetée. En déposant un dossier, ils révélaient également leur relation aux autorités, avec le risque d’une surveillance policière, d’interrogatoires, de pressions ou de poursuites fondées sur d’autres dispositions.
Le régime intervenait ainsi dans les choix amoureux, la sexualité et la reproduction. Il cherchait à empêcher la naissance de nouveaux enfants noirs en Allemagne.
Les discriminations touchaient aussi les enfants. Dans les premières années du régime, leur exclusion scolaire dépendait souvent des autorités locales, des enseignants ou des directeurs d’établissement. En mars 1941, l’exclusion des enfants noirs et roms des écoles publiques allemandes devint une politique officielle.
À cette exclusion juridique s’ajoutaient les violences quotidiennes. Des témoignages évoquent les insultes dans les rues, les crachats, les humiliations scolaires et les agressions. Des propriétaires expulsaient leurs locataires noirs. Des employeurs refusaient de les recruter ou les licenciaient sous la pression de collègues et de clients.
L’apparence rendait l’anonymat presque impossible. Une personne juive pouvait parfois tenter de cacher son origine aux premiers temps du régime. La couleur de peau exposait immédiatement les Afro-Allemands à la surveillance, aux commentaires et aux dénonciations.
Le système ne reposait donc pas sur une loi unique consacrée aux personnes noires. Une accumulation de textes, de décisions administratives et de comportements sociaux réduisit progressivement leur espace d’existence.
Un enfant noir perdait l’accès à l’école. Un adulte perdait son travail. Un couple ne pouvait pas se marier. Une famille ne pouvait pas quitter le pays faute de passeport, de nationalité reconnue ou de visa d’entrée dans un autre État.
Le racisme nazi transformait ainsi des habitants de l’Allemagne en étrangers permanents dans leur propre pays.
2. Les nazis ont stérilisé au moins 385 enfants et adolescents afro-allemands

La stérilisation forcée constitue l’une des formes les plus organisées de la persécution antinoire sous le IIIᵉ Reich.
Son origine remonte à l’occupation de la Rhénanie après la Première Guerre mondiale. À partir de 1918, la France déploya dans cette région des soldats venus de ses colonies, notamment d’Afrique du Nord, de Madagascar et d’Afrique subsaharienne.
Des relations, consenties ou contraintes, se nouèrent entre certains soldats et des femmes allemandes. Plusieurs centaines d’enfants métis naquirent de ces unions.
La présence de troupes africaines alimenta en Allemagne une campagne nationaliste connue sous le nom de « honte noire ». Des journaux, affiches et brochures présentaient les soldats noirs comme des hommes sauvages, sexuellement menaçants et incapables de maîtriser leurs pulsions. Des histoires de viols et de mutilations furent amplifiées, déformées ou inventées.
Cette propagande associait la défaite allemande à une humiliation raciale. L’ancien empire européen aurait été placé sous l’autorité d’hommes colonisés. Les enfants issus de ces relations devinrent les preuves visibles de cette prétendue dégradation nationale.
Adolf Hitler reprit ce thème dans Mein Kampf. Il interprétait la présence d’Africains en Rhénanie comme le résultat d’un complot destiné à détruire la population blanche par le « métissage ».
Sous le nazisme, les enfants furent recensés, photographiés, mesurés et examinés par des médecins et des anthropologues. L’expression insultante de « bâtards de Rhénanie » s’imposa dans les dossiers administratifs et la propagande.
En 1937, une commission secrète coordonna leur stérilisation. Au moins 385 enfants et adolescents furent opérés avant la fin de l’année.
Le nombre exact demeure discuté. Les autorités avaient identifié plusieurs centaines de jeunes métis, mais les archives ne permettent pas de déterminer le sort de chacun. Des historiens retiennent un minimum documenté de 385 victimes.
Le programme présente une particularité juridique importante. La loi allemande de juillet 1933 sur la prévention d’une descendance atteinte de maladies héréditaires permettait la stérilisation de personnes souffrant de pathologies ou de handicaps considérés comme transmissibles. Elle fut utilisée contre environ 400 000 personnes durant le régime nazi.
La couleur de peau ne figurait pas formellement parmi les pathologies définies par cette loi. Les enfants de Rhénanie étaient généralement en bonne santé. Le régime ne disposait donc pas d’une base légale claire permettant de les stériliser pour leur seule ascendance africaine.
Les opérations furent organisées en secret. Les familles furent convoquées, intimidées ou poussées à signer un prétendu consentement. Le rapport de force rendait ce consentement fictif. Refuser pouvait attirer l’attention de la Gestapo, entraîner la perte d’aides sociales ou provoquer d’autres représailles.
Les victimes étaient souvent mineures. Certaines ignoraient la nature exacte de l’intervention. Plusieurs comprirent seulement plus tard qu’elles ne pourraient jamais avoir d’enfants.
La stérilisation visait directement la continuité des familles noires en Allemagne. Le régime ne se contentait pas de marginaliser une génération. Il voulait empêcher la suivante d’exister.
D’autres personnes noires furent stérilisées par l’intermédiaire de la législation eugéniste générale. Ferdinand Allen, né d’un père noir britannique et d’une mère allemande, souffrait d’épilepsie. Interné dans un établissement médical, il fut stérilisé sur décision judiciaire en 1935. Le 15 mai 1941, il fut transféré au centre de mise à mort de Bernburg et assassiné dans le cadre du programme T4 dirigé contre les personnes handicapées.
Son parcours montre l’imbrication des catégories de persécution. Allen pouvait être visé comme homme noir, comme patient institutionnalisé et comme personne atteinte d’une maladie considérée comme héréditaire.
La stérilisation des jeunes Afro-Allemands révèle aussi le rôle des professions médicales. Médecins, infirmiers, anthropologues et fonctionnaires transformèrent une obsession raciale en procédures administratives et chirurgicales.
Ils remplirent des formulaires, constituèrent des listes, examinèrent les corps et pratiquèrent les opérations. La violence prit la forme d’une expertise scientifique et d’un acte médical.
3. Des personnes noires ont dû jouer les figurants de l’empire colonial pour survivre

Le racisme nazi produisait une situation paradoxale. Le régime voulait exclure les personnes noires de la société allemande, mais il avait besoin de leur présence pour représenter l’Afrique dans ses spectacles et ses films de propagande.
L’Allemagne avait perdu ses colonies à l’issue de la Première Guerre mondiale. Une partie des milieux nationalistes et nazis réclamait leur restitution. Le régime entretenait donc un imaginaire colonial dans lequel les Africains apparaissaient comme des serviteurs fidèles, des soldats dévoués ou des populations placées sous la tutelle bienveillante de l’Allemagne.
Pour de nombreux artistes noirs, l’industrie du divertissement constituait l’un des derniers secteurs accessibles. Les emplois ordinaires se fermaient. Les administrations refusaient de les employer. Les entreprises craignaient les réactions racistes de leurs clients. Les carrières universitaires et professionnelles devenaient presque impossibles.
En 1934, le Togolais Kwassi Bruce participa à la création de la Deutsche Afrika-Schau, le « spectacle allemand de l’Afrique ». Des artistes noirs y présentaient des danses, de la musique, des scènes de village et des numéros inspirés des anciennes expositions ethnographiques.

Le spectacle procura des revenus à plusieurs familles. Il offrit aussi un espace de solidarité et de travail dans une société qui les rejetait.
Le pouvoir nazi réduisit progressivement l’autonomie des participants. La Deutsche Afrika-Schau devint un instrument de propagande en faveur de la reconquête coloniale. Les artistes devaient incarner l’image d’une Afrique exotique, primitive et reconnaissante envers l’ancien colonisateur allemand. Le régime finit par fermer le spectacle en 1940.
Le cinéma suivait la même logique. Des hommes noirs furent engagés comme porteurs, serviteurs, marins, soldats coloniaux ou habitants anonymes de territoires africains. Leur présence donnait une apparence d’authenticité aux productions, tandis que les scénarios renforçaient la hiérarchie coloniale.

Bayume Mohamed Husen incarne cette contradiction.
Né à Dar es Salaam, dans l’ancienne Afrique orientale allemande, il avait servi très jeune dans les troupes coloniales allemandes pendant la Première Guerre mondiale. Installé à Berlin en 1929, il travailla comme serveur, professeur de kiswahili et acteur.
Husen participa au mouvement réclamant la restitution des colonies allemandes. Il espérait que son service militaire et sa loyauté envers l’Allemagne lui permettraient d’obtenir une reconnaissance et de protéger sa famille. Il joua dans plusieurs films coloniaux produits sous le nazisme.
Cette stratégie ne le sauva pas.
Husen avait épousé une femme blanche allemande au début de l’année 1933, avant la promulgation des lois de Nuremberg. En 1941, les autorités l’arrêtèrent après l’avoir accusé d’entretenir une relation avec une autre Allemande.
La législation ne permettait pas clairement de le condamner pour « souillure raciale », car l’interdiction pénale des relations sexuelles visait juridiquement les Juifs. La police contourna cet obstacle. Husen fut envoyé sans jugement au camp de concentration de Sachsenhausen.
Il y reçut le matricule 39604. Après plus de trois années de détention, il mourut le 24 novembre 1944 dans les conditions meurtrières du camp.
Son parcours montre la fragilité des compromis imposés aux minorités sous une dictature raciale. Husen avait travaillé pour des institutions allemandes, défendu la mémoire des soldats africains de l’armée impériale et participé aux productions coloniales du régime. L’État continua pourtant à le considérer comme un homme biologiquement étranger à l’Allemagne.
Le régime pouvait utiliser son visage, sa langue et son expérience. Il refusait de reconnaître ses droits.
4. Des hommes noirs ont été assassinés ou déportés pour des motifs mêlant race et politique

Le premier meurtre connu d’un Afro-Allemand sous le régime nazi survient quelques mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir.
Hilarius Gilges était né à Düsseldorf en 1909. Acteur, danseur et militant communiste, il participait à une troupe de théâtre d’agitation politique. Le mouvement communiste constituait alors l’une des premières cibles de la répression nazie.
Dans la nuit du 20 juin 1933, des nazis l’enlevèrent à son domicile. Il fut torturé puis tué. Son corps fut retrouvé dans la rue. Gilges laissait une épouse et deux enfants.
Son engagement politique fournit aux meurtriers un motif immédiat. Sa couleur de peau renforça sa vulnérabilité dans un mouvement qui associait les opposants politiques à la dégénérescence raciale de l’Allemagne.
Cette superposition des motifs apparaît dans de nombreux parcours. Les archives des camps ne comportaient généralement pas une catégorie uniforme correspondant aux détenus noirs. Ceux-ci pouvaient être enregistrés comme prisonniers politiques, étrangers, « asociaux », résistants, prisonniers de guerre ou victimes de mesures policières.
Le système de marquage des camps reposait sur la raison officielle de l’incarcération. Un homme noir arrêté pour résistance portait le triangle rouge des prisonniers politiques. Sa couleur de peau influençait pourtant la manière dont les gardiens et les autres détenus le traitaient.
Cette classification rend aujourd’hui le dénombrement très difficile. Les historiens doivent croiser les photographies, les dossiers individuels, les témoignages, les registres de prisonniers et les archives familiales.
Le mémorial du camp de Neuengamme a identifié au moins huit prisonniers noirs par leur nom. La plupart avaient été arrêtés pour leur participation aux résistances française ou néerlandaise. Le mémorial souligne que leur incarcération relevait officiellement de motifs politiques, mais que leurs conditions de détention étaient aussi marquées par l’idéologie raciale nazie.

Parmi eux figurait Anton de Kom, écrivain, militant anticolonial et résistant surinamais.
Né en 1898 à Paramaribo, il était le fils d’un homme né en esclavage. Son ouvrage Nous, esclaves du Suriname, publié en néerlandais en 1934, proposait une histoire anticoloniale de son pays centrée sur les esclaves, les marrons et les travailleurs exploités.
Après l’occupation allemande des Pays-Bas, De Kom rejoignit la résistance. Il participa à la rédaction et à la diffusion de textes clandestins. Arrêté en août 1944, il fut déporté successivement dans plusieurs camps, notamment à Neuengamme.
Malade et épuisé, il mourut de la tuberculose le 24 avril 1945 au camp de Sandbostel, quelques jours avant la fin de la guerre en Europe.
De Kom avait été déporté comme résistant, mais son identité noire et son engagement anticolonial occupaient une place centrale dans sa trajectoire. Son histoire relie le combat contre le nazisme à celui contre les empires coloniaux européens.
D’autres prisonniers noirs venaient d’Algérie, de Martinique, du Sénégal, de Guinée espagnole ou des États-Unis. Certains avaient rejoint la résistance. D’autres étaient des civils étrangers bloqués en Europe, des artistes ou des marins.
Le nombre total de personnes noires mortes dans les camps nazis reste inconnu. Les destructions d’archives, la diversité des nationalités et l’absence d’une catégorie administrative stable empêchent tout bilan définitif.
Cette incertitude ne traduit pas l’absence de victimes. Elle révèle les limites d’une mémoire construite à partir d’un système qui enregistrait souvent les personnes noires sous d’autres identités.
5. L’armée allemande a massacré des milliers de soldats africains pendant la campagne de France

Les crimes commis contre les soldats noirs de l’armée française constituent la forme la plus meurtrière de violence antinoire directement liée au régime nazi.
En 1939 et 1940, la France mobilisa des dizaines de milliers de soldats originaires d’Afrique occidentale. L’expression « tirailleurs sénégalais » désignait alors des troupes recrutées dans plusieurs territoires : Sénégal, Soudan français, Guinée, Côte d’Ivoire, Dahomey, Niger, Haute-Volta, Mauritanie ou Togo.
Plus de 100 000 hommes venus d’Afrique occidentale servirent en Europe entre 1939 et 1940 selon les estimations reprises par plusieurs institutions historiques. Environ 40 000 participèrent directement aux combats de la campagne de France.
Ces soldats affrontèrent l’offensive allemande de mai et juin 1940 dans la Somme, l’Oise, la Champagne, la Loire et la région lyonnaise. Plusieurs unités opposèrent une résistance acharnée malgré l’effondrement général du front français.
Lors de leur capture, les soldats noirs ne furent pas toujours traités comme les autres prisonniers de guerre. Des unités allemandes les séparèrent de leurs officiers et camarades blancs. Certains furent battus, humiliés et dépouillés. D’autres furent exécutés à la mitrailleuse, tués à la grenade ou abattus après leur reddition.
L’historien Raffael Scheck a recensé les massacres connus à partir d’archives françaises et allemandes. Les faits documentés s’étendent du 24 mai 1940, à Aubigny dans la Somme, au 22 juin, à La Machine dans la Nièvre.
Scheck retient un minimum d’environ 1 500 soldats noirs massacrés. Le bilan le plus probable se situerait autour de 3 000 victimes. Ces morts appartiennent à un ensemble plus large de quelque 17 000 tirailleurs tués ou portés disparus pendant la campagne.
Les massacres ne résultaient pas d’un ordre général écrit prescrivant l’exécution de tous les prisonniers noirs. Ils furent commis par plusieurs unités, dans différentes régions et selon des modalités similaires. Leur répétition indique un environnement militaire dans lequel l’exécution des Africains était devenue acceptable.
La propagande avait préparé les soldats allemands à cette violence.
Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, la droite nationaliste allemande présentait les troupes coloniales françaises comme une armée de sauvages. Les soldats africains étaient accusés de violer les femmes allemandes, de mutiler les prisonniers et de combattre en dehors des règles de la guerre.
En 1940, les services de propagande réactivèrent ces images. La France fut décrite comme une puissance décadente qui utilisait des Africains contre l’Europe blanche. La présence de soldats noirs sur le sol français devenait, dans cette vision, une attaque contre l’ordre racial européen.
Les récits de mutilations commises par les tirailleurs circulèrent dans les unités allemandes, souvent sans preuve. La découverte de corps allemands ou la résistance prolongée d’une unité africaine suffisait parfois à déclencher des représailles.

À Chasselay, au nord de Lyon, des tirailleurs combattirent les troupes allemandes les 19 et 20 juin 1940. Après les combats, plusieurs dizaines d’entre eux furent séparés des soldats blancs et exécutés. Des véhicules blindés passèrent sur certains corps. Cinquante et une victimes reposent aujourd’hui dans la nécropole du Tata sénégalais.
Ces massacres montrent que la guerre menée par la Wehrmacht à l’Ouest comportait déjà une dimension raciale. L’armée allemande n’attendit pas l’invasion de l’Union soviétique pour transgresser les conventions de guerre et tuer des prisonniers désarmés sur la base de leur identité.
Les survivants furent souvent détenus dans des camps installés en France occupée, les Frontstalags. Le régime hésitait à transférer massivement les prisonniers coloniaux sur le territoire allemand, car leur présence contredisait la politique de séparation raciale.
Les captifs subirent la faim, les maladies, le travail forcé et des conditions sanitaires dégradées. Certains s’évadèrent et rejoignirent la Résistance. D’autres restèrent emprisonnés jusqu’à la Libération.
Leur traitement prolongeait une contradiction coloniale majeure. La République française avait recruté ces hommes comme sujets de son empire, souvent sans leur accorder les mêmes droits qu’aux citoyens métropolitains. L’Allemagne nazie les persécuta ensuite comme représentants d’une prétendue menace noire contre l’Europe.
Une histoire effacée par la dispersion des victimes
L’histoire des personnes noires sous le nazisme reste difficile à reconstituer parce que la persécution ne suivit pas un modèle administratif unique.
Il n’existait pas de recensement complet de la population noire. Les autorités utilisaient des désignations variables, souvent insultantes. Les prisonniers des camps étaient classés selon le motif officiel de leur arrestation et non selon leur couleur de peau. Les soldats africains massacrés en 1940 furent longtemps intégrés aux pertes générales de l’armée française.
Les survivants formèrent également une population réduite et dispersée. Après la guerre, leurs témoignages occupèrent peu de place dans les procès, les commémorations et les travaux historiques. Certaines victimes vivaient en Allemagne. D’autres venaient des colonies françaises, des Pays-Bas, des Caraïbes ou des anciennes possessions allemandes.
La hiérarchie coloniale continua par ailleurs à influencer la reconnaissance des combattants et des déportés noirs après 1945.
Les recherches menées depuis les années 1980 ont progressivement retrouvé leurs noms. Les travaux de Tina Campt, Clarence Lusane, Marianne Bechhaus-Gerst, Raffael Scheck et d’autres historiens ont permis de relier des archives jusque-là séparées : dossiers de stérilisation, registres de camps, films coloniaux, documents militaires, photographies et témoignages familiaux.
Cette histoire exige une comparaison rigoureuse des politiques nazies.
Le génocide des Juifs d’Europe reposait sur un programme continental d’identification, de déportation et d’assassinat systématique. Les nazis menèrent également un génocide contre les Roms et les Sinti. Ils organisèrent le meurtre de masse des personnes handicapées et une guerre d’anéantissement contre plusieurs populations d’Europe orientale.
La persécution des personnes noires suivit une autre échelle et une autre organisation. Elle combina exclusion juridique, stérilisation, exploitation coloniale, emprisonnement, violence politique et crimes de guerre.
Reconnaître cette spécificité renforce la compréhension du nazisme. Le IIIᵉ Reich puisait dans plusieurs traditions racistes : antisémitisme européen, eugénisme, colonialisme, peur du métissage et hiérarchisation des peuples.
Les enfants stérilisés de Rhénanie, Hilarius Gilges, Bayume Mohamed Husen, Anton de Kom et les tirailleurs massacrés en 1940 occupent tous une place dans cette histoire.
Leurs parcours rappellent que la violence raciale nazie dépassait les frontières de l’Allemagne et de l’Europe. Elle s’enracinait aussi dans la domination coloniale exercée en Afrique et dans l’idée que les corps noirs pouvaient être utilisés, exposés, contrôlés ou détruits.
Rendre ces victimes visibles ne met pas les mémoires en concurrence. Cette démarche restitue la totalité d’un système racial qui classait les êtres humains, déterminait leur valeur et transformait cette hiérarchie en lois, en opérations médicales, en camps et en exécutions.
Références principales
- Bechhaus-Gerst, Marianne. Treu bis in den Tod. Von Deutsch-Ostafrika nach Sachsenhausen. Eine Lebensgeschichte. Berlin, Ch. Links Verlag, 2007.
- Campt, Tina M. Other Germans: Black Germans and the Politics of Race, Gender, and Memory in the Third Reich. Ann Arbor, University of Michigan Press, 2004.
- Fargettas, Julien. Juin 1940 : combats et massacres en Lyonnais. Lyon, Éditions du Poutan, 2020.
- Lusane, Clarence. Hitler’s Black Victims: The Historical Experiences of Afro-Germans, European Blacks, Africans, and African Americans in the Nazi Era. New York, Routledge, 2002.
- Scheck, Raffael. Hitler’s African Victims: The German Army Massacres of Black French Soldiers in 1940. Cambridge, Cambridge University Press, 2006.
- United States Holocaust Memorial Museum. « The Nazi Persecution of Black People in Germany », Holocaust Encyclopedia.
- Mémorial du camp de concentration de Neuengamme. « Biographies of Black Prisoners of Neuengamme Concentration Camp », 2021.
- Mémorial national de la prison de Montluc. « Nécropole nationale du Tata sénégalais à Chasselay ».
