CULTURE

Wally Fall, cinéaste afro-caribéen engagé

Par Pascal Archimède pour Nofi. Né d’une mère martiniquaise et d’un père sénégalais, Wally Fall est un cinéaste qui vit aujourd’hui en Guadeloupe. Il a d’abord réalisé des clips vidéos avant de développer ses propres projets de courts métrages et documentaires. Il vient de terminer Fouyé Zétwal, un court métrage qu’il co-signe avec la comédienne Anyès Noël.

Ce passionné de cinéma nous a parlé de son parcours atypique et de ses projets cinématographiques. Il a également abordé des sujets tels que le déboulonnage des statues de Victor Schœlcher en Martinique ou la place des Noir(e)s dans le cinéma français. Enfin, il nous a présenté Cinémawon, ce collectif de cinéma dont il est l’un des fondateurs.

Bonjour Wally , parle nous de ton parcours

Bonjour Pascal. J’ai fait toute ma scolarité en Martinique de la maternelle au bac. J’ai passé un bac scientifique option maths mais j’ai toujours aimé les matières dites littéraires, comme les langues, l’histoire-géo ou la philo en terminale. Ensuite, je pars à Rennes après le bac en ayant en tête de travailler dans l’aéronautique. Un truc de gosse que tu assumes de moins en moins mais tu n’as pas encore mieux alors tu continues (rires).  Après 4 années à la fac, j’arrête tout et je pars à Londres pour prendre l’air et rejoindre un ami d’enfance. Là-bas, j’enchaîne toutes sortes de jobs et je fais mon quota de fiestas pour le reste de ma vie je crois! (rires).  Mais c’est aussi pendant cette longue parenthèse londonienne que j’apprends les bases de la prise de vue et du montage vidéo dans des cours du soir et des workshops.  Les 6 mois prévus se sont transformés en 7 ans bien remplis!

Comment t’es tu retrouvé à travailler dans l’audiovisuel?

En fait, une fois que j’ai commencé à manipuler les images, je ne voulais plus arrêter. J’avais enfin trouvé ce que je cherchais et c’était comme si un truc s’était allumé dans mon cerveau. Très vite, j’ai commencé à travailler sur des clips et des vidéos à Londres, puis à Paris. Ensuite, en faisant un rapide état des lieux de mon réseau londonien et en réalisant que je voulais travailler avec des artistes ou sur des sujets qui m’étaient plus proches, j’ai alors décidé de partir à Paris. Sur place, j’ai commencé par bosser sur des clips avec des artistes caribéens ou africains basés en France ou chez eux. J’ai également travaillé sur des émissions TV  en tant que caméraman ou assistant monteur. Il y a eu aussi des films institutionnels, des projets promotionnels, des captations, des plans foireux, etc.

Je sais que tu as réalisé des clips musicaux avec des artistes tels que G’Ny, Tiwony ou encore Mc Janik. Qu’ est ce que cela t’a apporté en terme d’expérience? Est ce qu’en réalisant ces clips ça t’a donné envie de te lancer dans les courts et longs métrages?

Réaliser des clips et travailler avec tous les artistes que tu cites et plein d’autres encore, ça a été ma formation accélérée et sur le tas pour comprendre le langage des images et comment tout ça fonctionne. Mais dès le départ, le cinéma a toujours été dans un coin de ma tête et les clips n’ont jamais été une fin en soi. En fait, j’ai commencé les cours du soir à Londres à un moment où je cherchais ce que je voulais vraiment faire de ma vie. Et en y pensant sérieusement, je me suis rendu compte que la seule chose qui aurait pu m’intéresser, mais que je n’avais jamais vraiment expérimenté et que je n’avais d’ailleurs jamais envisagé comme un chemin possible ou sérieux, c’était le cinéma. Donc, il fallait que j’essaie. Et en étant à Londres j ‘étais confronté au fait de vouloir continuer à m’assumer comme je commençais à le faire tout en m’engageant dans cette voie. Et donc, une école de cinéma ne me semblait pas possible financièrement à ce moment-là.

En 2014 tu as réalisé « Parachute doré » qui a été projeté au festival de Cannes la même année. Peux tu nous en parler? À part Cannes, où a t’il été projeté?  Comment a t’il été accueilli par le public ?

En fait « Parachute Doré »  n’était dans aucune sélection. Il était simplement présent sur le Short Film Corner, le marché du film court du festival de Cannes. Ce Short Film Corner a surtout le mérite de te « donner » 2 accréditations grâce auxquelles tu peux accéder aux espaces du festival, assister à certains ateliers et rencontres, voir des films internationaux présents au marché du film qui font partie ou non d’une des sélections du festival. C’était très intéressant d’y être et j’ai pu organiser une projection du film dans une des petites salles qu’ils mettent à notre disposition. Par contre, je n’ai pas aimé l’ambiance globale. Même si j’y ai fait de belles rencontres, c’est une grosse usine. « Parachute Doré » est mon premier court métrage. Il a été auto-produit avec l’aide d’une association (Espoir) et notamment de Jean-Yves Bourgeois, un ami proche qui y travaillait en tant qu’éducateur spécialisé après avoir étudié et travaillé dans le cinéma avant ça. Nous avions inclus des jeunes de son secteur à Gentilly dans l’équipe technique du film et devant la caméra pour certains. Après Cannes, il a été projeté à Barcelone, en France, en Guadeloupe, au Congo-Brazzaville et en Martinique. Il a été plutôt bien accueilli par les personnes qui l’ont vu. L’idée était de parler d’un sujet sérieux sous une forme un peu satirique. Avec du recul, je pense qu’il y a pas mal de maladresses mais il est précieux pour ce qu’il représente pour moi et pour les personnes qu’il a réuni autour de moi.

Toujours en 2014, tu as réalisé  « Ceew mi » (l’horizon n’appartient à personne) filmé entre Dakar et St Louis avec en toile de fond les élections présidentielles de 2012 au Sénégal. De quoi traite ce documentaire? Où  a t’il été projeté?  Comment a t’il été accueilli?

En fait, c’est un projet qui est né sur un coup de tête. Mon père est sénégalais. Il habite en Martinique depuis longtemps mais il n’a jamais arrêté de faire des allers-retours entre le pays et la base. Début 2012, il me dit qu’il va aller voter « pour dégager Abdoulaye Wade », qui s’accroche au pouvoir. Pour moi qui habite à Paris, j’y vois tout de suite une occasion à ne pas louper. L’envie de travailler sur mes propres projets me démange déjà à ce moment-là, mais je le suis sans vraiment savoir exactement de quoi je vais parler. C’est aussi un bon prétexte pour passer un peu de temps au Sénégal. Au final, alors que je pensais parler d’histoire politique, de langue et d’exil, je me retrouve au montage à faire un film beaucoup plus personnel que prévu, qui parle de ma relation au Sénégal, de mes appartenances, de la langue wolof mais aussi du créole et de l’histoire récente du Sénégal. Le film a été projeté tout d’abord et à plusieurs occasions en Martinique, notamment dans un festival (RCM) où il a eu le prix du meilleur documentaire. Il a ensuite été présenté à Paris, à Berlin, en Guadeloupe et au Sénégal, à Dakar et à St Louis, la ville de mon père. C’est au Sénégal que l’accueil a certainement été le plus mitigé ce me semble. Peut-être parce que certaines de mes questions sont trop intimes pour être posées par moi qui suis considéré comme un étranger? Et puis je crois que certaines choses que j’exprimais notamment sur la complexité d’être un caribéen rattaché à la France, et pas un français d’origine caribéenne, me faisait passer pour un extra-terrestre ! Surtout quand tu t’appelles Wally Fall. Un vrai bordel ! Mais nous avons eu le bonheur de les faire avec le regretté Abdel Aziz Boye,  un infatigable formateur et ardent défenseur du cinéma sénégalais et l’équipe de Ciné Banlieue à Dakar, puis à l’université de St Louis.

Ces projections sénégalaises ont été organisées avec deux amis très proches dont l’une habite Dakar et l’autre Alassane Doumbia habite en France, comme moi à l’époque. Alassane et moi nous étions rencontrés dans mon tout premier cours de vidéo à Londres.

Aujourd’hui tu reviens avec « Fouyé Zétwal », un court métrage que tu signes avec l’actrice Anyès Noel. Parle nous de ce nouveau projet.

Fouyé Zétwal Mexique

« Fouyé Zétwal » est d’abord une expérience. Depuis le chemin pris pour le faire jusqu’à sa forme finale. Anyès était déjà l’actrice principale de mon court métrage « Parachute Doré ». Elle est partie s’installer en Haïti peu de temps après. En rentrant en Guadeloupe fin décembre 2018, elle me lance « Yo, je suis dans l’avion, on fait un film ou quoi? » et c’était parti. En fait, dans nos pratiques artistiques, nous passons beaucoup de temps à attendre. On attend les retours sur un scénario écrit, on attend pour le dossier, on attend de réunir le budget, etc. Mais pour moi, c’est aussi important de garder du temps pour faire, sans trop de calcul, sans filet. Beaucoup l’ont fait avant nous et je pense que c’est important pour garder l’esprit affûté. Et au final,  Anyès a écrit un texte magnifique, Alain Verspan et Ovide Carindo ont joué dans le film. Sonny Troupé a fait une musique cosmique avec le texte seulement et plein d’amis avec qui on bosse aussi ont donné du temps ou fait des retours pour qu’on aille au bout.

Fouyé Zétwal Artwork de Claire-Laura

Anaïs Verspan a créé un costume fou pour Ovide et plein d’amis avec qui on bosse aussi ont donné du temps. Sans oublier la magnifique affiche faite par Claire-Laura. Nous racontons d’ailleurs les coulisses de ce travail sur le blog de Cinemawon.

De quoi est-il question dans ce film et pourquoi avoir choisi ce format plutôt inhabituel ?

Avec Anyès, on voulait d’abord parler de Nous. De l’Histoire depuis notre propre perspective, de nos silences, de nos forces, de nos tares collectives et aussi de Demain. On voulait aussi parler de notre jeunesse qui part pour la plupart en France et en Europe et qui ne rentre pas ou trop peu, faisant de la Guadeloupe, tout comme la Martinique, une région où la population vieillit et a commencé à décroître depuis plusieurs années. Si des jeunes, et moins jeunes, continuent de partir de chez eux sans jamais avoir envie de revenir ou en étant découragés de le faire parfois par leur propre famille, c’est que quelque chose ne fonctionne pas ou plus chez eux. Mais dans l’autre sens, des cadres de grosses sociétés locales ou d’administrations sont embauchés, ou nommés, directement à Paris pour venir travailler chez ces jeunes qui sont partis de chez eux. Donc finalement ça fonctionne peut-être pour certains ? Anyès et moi, on voulait questionner et aborder plein de choses en mélangeant une courte histoire à des moments un peu hors de la narration. Mais finalement, par manque de temps, nous avons choisi la forme plus symbolique, défendue par Anyès, sans véritable histoire au sens habituel du mot. Mais qui serait reliée à la fois par le texte qu’Anyès devait écrire et par d’autres éléments que j’ai greffés après la réception du texte, comme le personnage interprété par Ovide Carindo, la musique de Sonny et les images d’archives. Mais au final, je crois qu’il y a quand même une histoire dans tout ça !

« Fouyé Zetwal » est en langue créole et sous-titré en anglais. Pourquoi ce choix?

J’ai envie de répondre « pourquoi pas ? ». Nous vivons au milieu de la Caraïbe, entourés d’anglophones et d’hispanophones avec qui nous avons plus de points communs que notre statut administratif ne le laisse penser à certains. Et où qu’il/elle soit, aucun(e) créolophone de la Caraïbe n’a besoin de sous-titres en principe pour comprendre ce film, malgré les spécificités de chaque créole.

Dans « Fouyé Zetwal », un zoom est fait sur une statue de Victor Shoelcher. Le 22 mai 2020, jour de commémoration de l’abolition de l’esclavage en Martinique, 2 statues de Victor Shoelcher ont été détruites sur l’île. Que représente cette statue pour toi? Comment analyses-tu la destruction de ces statues?

J’avais filmé la statue qu’on voit dans « Fouyé Zétwal » bien avant de travailler sur le film. Les statues de Schœlcher et surtout les inscriptions qui les accompagnent parfois sont anachroniques et insultantes pour la mémoire de celles et ceux qui se sont soulevés et battus contre l’Esclavage pratiqué par la France. Mais au même titre que la statue du Général Faidherbe qui trône encore à St Louis au Sénégal par exemple. On érige des statues pour la mémoire. C’est un geste politique. Pour l’Histoire, les livres et les musées sont là pour ça. Dans le film, ces images interrogent précisément la présence de ces symboles dans nos espaces. Demain ma fille verra la statue et me demandera comment ce type a pu être « Le sauveur de la Race Noire » (inscription lue sur une statue de Victor Schoelcher). Et si je ne lui invente pas une histoire de super héros à la Iron Man, vais-je devoir lui expliquer avec des mots qu’elle peut comprendre la violence de ces symboles là? Et le problème avec Schœlcher, c’est son omniprésence à la fois dans l’espace public martiniquais et les discours officiels pour parler de fin de l’esclavage alors même que sa position a permis la continuité de la France coloniale, notamment en indemnisant les anciens propriétaires d’esclaves. La Guadeloupe a peut-être réglé en partie ce problème en opposant aux nombreuses statues de Schœlcher d’autres figures anti-esclavagistes, anticolonialistes et afro-descendantes  telles que Ignace, Delgrès ou encore Solitude dans l’espace public. Ce n’est pas le cas en Martinique et plusieurs générations de militants se sont succédées depuis 60 ans avec des revendications et des méthodes plus ou moins radicales sur plein de sujets. Je crois que chaque génération a sa méthode. Et cette génération-là est tellement en accord avec son temps que la chute de Schœlcher en Martinique a été la première d’une longue série dans le monde. Et ça me plaît beaucoup de voir autant de jeunes femmes aux avants-postes de ce mouvement-là en assumant pleinement leurs actes. Ça ne peut pas être autrement.

Je sais que tu as eu un live sur zoom autour de « Fouyé Zétwa l » avec un collectif mexicain. Comment tu as eu cette opportunité et comment ça s’est passé ?

Parmi les proches qui ont vu le film et l’ont partagé dans leurs réseaux, j’ai une amie artiste qui s’appelle Minia Biabiany qui est guadeloupéenne et qui a vécu pas mal de temps au Mexique et qui continue d’y passer régulièrement du temps.

Un de ses contacts au Mexique a beaucoup aimé le film et lui a demandé nos coordonnées à Anyès et moi pour un évènement qu’elle organisait sur plusieurs jours. C’était vraiment intéressant de parler à des personnes qui ne sont pas si loin mais qu’on côtoie peu finalement. Ils ont vraiment accroché visuellement et au niveau du sens. Les questions étaient très pertinentes aussi.

Depuis quelques années, des voix s’élèvent au sein de la communauté pour dénoncer le manque de diversité dans le cinéma français. Que penses tu de la place faite aux acteurs/actrices noir(e)s dans le cinéma français ?

Je pense que malgré quelques tentatives très diverses, la place des acteurs/actrices noir(e)s dans le cinéma français est à l’image de la place à laquelle une partie de la société française les cantonne encore, inconsciemment ou non. Et les manifestations actuelles, et surtout les réactions qu’elles suscitent encore au sein de la classe politique et des médias, prouvent, s’il le fallait, que la route est encore longue. Le déni continue d’être le meilleur refuge pour ne pas aborder la question en France. Et puis, que dit ce mot un peu passe-partout de « diversité »? J’ai l’impression qu’il fait croire qu’il suffit de mettre un(e) noir(e) ou un arabe ou un asiatique bien en évidence dans un groupe pour garantir une vraie pluralité de points de vue.

Selon toi, qui est responsable de ce retard? Producteurs, scénaristes, distributeurs ou autres?

Tout le monde est responsable. Tous ceux qui refusent d’admettre qu’il y a un problème sont responsables ! Dans les chaînes TV, dans le cinéma comme dans le public qui accepte. Tous ceux qui dans le métier, comme dans la société te disent qu’on a de la chance en France parce qu’au moins, ce n’est pas aussi grave qu’aux States ou en Russie. Ou ceux qui te disent que la société française n’est pas encore prête à voir autre chose que ce qu’on leur propose. Et puis il faut diversifier les sources de financement des films. Et à un moment il faudra aussi que nos sportifs professionnels qui gagnent au moins cinquante SMIC par semaine comprennent que leur argent peut aussi servir à autre chose qu’à s’acheter des maisons et de grosses cylindrées. Je crois qu’il y a encore du chemin à faire de ce côté-là aussi !

Certain(e)s considèrent que les rares Noir(e)s qui apparaissent dans les productions cinématographiques françaises sont souvent cantonné(e)s à des stéréotypes.  Qu’ en penses-tu?

Si les rôles sont bourrés de clichés et de stéréotypes, c’est qu’ils ont été écrits somme ça et qu’un producteur a validé le tout. Donc même si la place des acteurs/actrices est importante pour la représentativité, tous les visages, tous les milieux de la société doivent aussi se retrouver parmi les scénaristes, les producteurs, les réalisateurs, les chefs opérateurs, les responsables de chaînes TV, etc. pour que les histoires reflètent au mieux les réalités des personnes qu’on veut représenter à l’écran et qu’elles ne viennent pas à l’inverse, conforter et renforcer des stéréotypes et des clichés.

Serais-tu pour qu’on impose des quotas dans l’industrie du cinéma français?

Je pense qu’il y a plein de façons de contourner les quotas dans une industrie comme celle du cinéma. En France comme aux Etats-Unis d’ailleurs. J’ai en tête l’exemple de « Black Panther »  onscreen VS offscreen. En effet, certains journalistes ont alerté sur le décalage entre la représentativité des Noir(e)s dans le casting et leur sous-représentativité dans la partie juridique et financière du film. Mais je crois qu’il faut bien commencer quelque part et que de toute façon, le cinéma commercial français trouverait peut-être un nouveau souffle en sortant de son ghetto bobo parisien !

Depuis quelques décennies, des fils et filles de personnalités se succèdent devant et derrière la caméra (Delon, Castel, Depardieu, Gainsbourg….). Le cinéma français est il devenu une entreprise familiale?

Oui il y a un cinéma français qui ne sait plus inventer et qui est pris dans le cercle vicieux des subventions et l’emprise des chaînes TV qui exigent des noms connus pour financer un film. Et ça tire tout le monde vers le bas. Mais honnêtement ces gens-là ne m’empêchent pas de dormir. Le temps et l’énergie que je pourrais passer à ruminer tout ça, je préfère l’investir ailleurs !

Quand Kery James a voulu produire le film « Banlieusards », le cinéma français lui a fermé la porte au nez. Il a alors signé un deal avec Netflix qui a produit et réalisé ce film. Aujourd’hui, « Banlieusards « , c’est un succès avec plus de 2.6 millions de visionnages à travers le monde juste une semaine après sa mise en ligne sur Netflix. Qu’en penses tu? Netflix peut il être une alternative à l’industrie du cinéma français en terme de production et de distribution?

Netflix est déjà une alternative à la production et à la distribution classique en France et ailleurs et c’est très bien pour secouer tout le monde et permettre à de nouvelles voix d’émerger. Je n’ai pas vu « Banlieusards » mais j’ai lu Kery James parler de son film. Il dit que le cinéma n’est pas vraiment une passion pour lui et qu’il veut juste construire un discours. Kery James est un rappeur que j’ai pas mal écouté à un moment. C’est un gars qui aime les mots et je trouve qu’il relevait le niveau. Mais à moins d’avoir mal compris ses propos, il réduit le cinéma à un truc purement mécanique et ça m’a déçu. Et je me suis demandé pourquoi il n’a pas laissé Leila Sy réaliser le film toute seule puisqu’il dit lui-même qu’elle en aurait été capable. Elle a quand même réalisé ses clips les plus emblématiques et je pense qu’elle pourrait avoir envie de faire d’autres films. Netflix a pris son projet parce qu’il est un rappeur connu qui réussit commercialement. Est-ce que les scores de son film sur Netflix remettent vraiment en question le système actuel ? L’avenir le dira.

Est-il aisé pour un réalisateur antillais comme toi de produire et distribuer une production artistique à un niveau local et national?

Rien n’est facile je crois, même pour ceux qui réussissent à monter des projets. Il y a des injonctions du marché français à formater nos histoires et nos manières de parler quitte à les dénaturer avant de nous intégrer. Je parle surtout de ce que j’observe dans la fiction. Donc c’est un parcours du combattant et face à ces injonctions, soit on s’auto-censure et on se bat de toutes ses forces pour satisfaire un marché qui nous enferme de toutes façons dans des cases. Soit on se fatigue tout seul à crier à quel point le système est pourri. Mais on peut aussi enlever nos œillères et regarder ailleurs, vers le continent africain et vers les diasporas afro-descendantes partout dans le monde, à commencer par nos voisinages respectifs. Je pense qu’il y a plein de gens qui ont envie de voir nos histoires telles qu’on a envie de les raconter, même si ce n’est pas simple. Et c’est en partie ce qui nous a poussés avec d’autres à créer Cinemawon.

Qu’est ce que « Cinemawon »?

« Cinemawon » est un collectif que nous avons monté en 2016 avec d’autres cinéastes et des  professionnels du cinéma qui sont basés en Guadeloupe, Martinique, Guyane, à la Réunion et à Paris. Notre idée au départ était de créer des espaces pour donner plus de visibilité à des films faits en priorité par des cinéastes issus de la Caraïbe, du continent africain, de l’Amérique centrale ou du Sud, des îles de l’Océan indien et qui nous semblaient sous-représentés sur les circuits traditionnels de diffusion. Et chez nous, c’est vital si nous ne voulons pas laisser le champ libre uniquement aux blockbusters hollywoodiens sur lesquels nos salles de cinéma ont choisi de faire reposer leur modèle économique. Nous organisons donc des projections-débats partout où nous sommes basés. Nous en faisons également en milieu scolaire et en centres pénitentiaires. Nous collaborons également avec divers organismes ou festivals sur nos territoires respectifs ou en Haïti, au Brésil, sur le continent africain, etc. Nous avons commencé par nous attaquer à la diffusion parce que c’est le maillon faible. Aujourd’hui c’est moins difficile de faire un film que de lui assurer une bonne distribution.

Aujourd’hui, le cinéma Antillo-Guyanais est en plein développement.  Peux tu nous en parler?

Honnêtement, je ne sais pas si le cinéma fait en Guadeloupe, Martinique et Guyane est plus en développement qu’il y a 15-20 ans. Mais je pense qu’il y a de nouveaux outils qui n’existaient pas encore et des idées qui commencent à germer. Je pense qu’il y a une vraie volonté de faire chez nous mais je crois que notre dépendance exclusive à la télévision pour faire financer des projets d’envergure ne permet pas encore à un cinéma indépendant de se développer.  Je crois avec d’autres en un réseau afro-diasporique qu’il faut (re)créer et renforcer pour que nos films circulent et existent. Et dans cette galaxie-là, il y a :

– Love Her Doze de Warren Vrécord (Guadeloupe) :

– The Book of Jasmine de la barbadienne Melanie Grant :

– le documentaire Dèmen Sé Nou  de Christelle Berry sur la prise en charge de nos aînés :

– Unti, les Origines de Christophe Pierre du sur la cause amérindienne en Guyane:

– Le court- métrage Le Fantôme du Roi de Raphaëlle Benisty et les films du collectif nigérian Surreal 16 

Très bientôt on verra le génial documentaire Santyé Papangèr de Laurent Pantaléon ( de La Réunion) :

Pas de porte

– Le super court métrage Mal Nonm de Yannis Sainte-Rose, tourné en Martinique avec le directeur photo sud-africain Motheo Moeng qui a fait aussi les images de la série Queen Sono sur Netflix :

Et puis Freda, le premier long métrage de fiction très attendu de notre amie Gessica Généus.

Et la liste n’est pas exhaustive.  Tout ce name dropping c’est juste pour te dire que beaucoup de gens concrétisent déjà des projets qui ont du sens et qui sont ancrés culturellement sans forcément attendre une validation extérieure. Et c’est dans cette démarche-là que nous nous inscrivons aussi. Plein d’autres choses sont en train de se faire au moment où je te parle.

As tu des projets à venir?

Toujours. Collectivement avec « Cinémawon » et avec « Jules & Nano », la boîte de production que j’ai rejointe en Guadeloupe. Et puis individuellement aussi, mais ça passera forcément par le collectif à un moment.

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