CULTURE

[RENCONTRE] Walton, rappeur guadeloupéen engagé

Par Pascal Archimède. Actif sur la scène Hip-hop guadeloupéenne depuis les années 1990, Walton est l’un des membres fondateurs du groupe ChienLari. Connu pour ses albums et ses featurings avec des artistes tels que Mavado ou Kalash, il cumule des millions de vues sur Youtube. Nofi s’est entretenu avec l’artiste et est revenu sur son parcours. Les médias, la violence ou encore la politique en Guadeloupe sont autant de sujets qui furent abordés.

Depuis combien de temps fais-tu de la musique ? Combien d’albums as-tu au compteur ? Environ combien de morceaux, solos et feats confondus, as-tu sorti ?

Je fais de la musique depuis mon enfance. J’ai plusieurs mixtapes à mon actif ainsi que 6 albums (BIMA HALL STAR, CLR4LIFE, LE PARRAIN, THE LAST, MILITANT, ÈVÈ KÈ). Je n’ai jamais eu le réflexe de compter le nombre de solos ou de feats que j’ai réalisé.  Mais depuis le temps que je chante, je pense en avoir pas mal ! J’ai également travaillé avec énormément d’artistes et à chaque fois ça a toujours été des moments riches de partage. Sa toujou fèt’ èvè kè ! (ça s’est toujours passé avec Amour et Respect).

Comment en es-tu arrivé à la musique ? Qu’est-ce que chanter représente pour toi ? Parle nous un peu de toi, de ton parcours ?

Depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours aimé la musique. J’étais également un passionné de sport, plus précisément de Basket. À 15 ans, j’ai intégré la sélection de la Guadeloupe de basket et ai participé au GUYMARGWA, un tournoi de Basket qui réunit les meilleurs joueurs antillo-guyanais. Malheureusement, suite à une blessure à la cheville j’ai dû renoncer à ma carrière sportive. J’ai alors commencé à écrire des textes dès l’âge de16 ans. Je me rappelle encore que le samedi matin, Gambi G, un des membres fondateurs des ChienLari, et moi allions dans les studios de radio Tanbou, une radio locale guadeloupéenne, afin de performer des freestyles en live. Cette radio fut, dans les années 90, un lieu mythique du mouvement Rap-Reggae-Dancehall en Guadeloupe. C’étaient les débuts !  Mais c’est en 2004 que les choses sérieuses ont commencé quand nous avons créé le groupe ChienLari. Le nom a été trouvé par Thug Trish, membre du groupe CLR qui est en fait le diminutif du nom ChienLari. Il y avait aussi Locomurder, Gambi G, STG, Dirty P, Tygy Tchekoff et sans oublier défunt SouljahThug, paix à son âme. Ce dernier fut le créateur de la marque ChienLari Wear. C’était le début de l’aventure CLR. À partir de 2005, j’ai commencé à réaliser moi-même mes premiers clips avec un appareil photo numérique. C’est ainsi que les clips « On vi a thug », « Doubout pa tombé » ou encore « Gangsta bitch » ont vu le jour. Mon parcours est simple et prouve qu’on peut atteindre ses objectifs avec des petits moyens. Il faut juste y croire et se battre sans baisser les bras tout en restant soi-même.

Tu représentes les « ChienLari » et en parles dans tes chansons comme une « Nation », une « Armée ». Qui sont les « ChienLari » ?

ChienLari est un groupe musical issu d’un quartier de la commune de Baie-Mahault. C’est également une grande famille avec des valeurs telles que l’honneur et le respect. Personnellement, je suis un militant et je me bats pour mon peuple. La Guadeloupe est une Nation avec une histoire riche. Des évènements tels que MAI 1967 ou encore l’esclavage en sont la preuve. ChienLari, ce sont plusieurs artistes réunis avec différents univers musicaux. Ce sont aussi des Frères qui ont grandi et évolué ensemble. Au sein des ChienLari, on retrouve aussi des grands frères qui encadrent les plus jeunes. Je me dois de citer l’association JPMC présidée par Bwana. Je le remercie pour tous ses efforts, car il œuvre pour le bon développement de sa commune en organisant des évènements tels que des concerts, des centres d’activités ou encore des forums autour de la création d’emplois et l’insertion. Faire confiance aux jeunes, c’est la base ! Les entourer, leur montrer le chemin ! Les aider !

J’ai eu l’occasion d’intervenir dans une école primaire et d’échanger avec des élèves sous forme de dialogue-débat après la diffusion du clip « Ti Frè », un titre de l’album « LE PARRAIN ». Ce fut des moments très enrichissants pour moi, mais aussi pour les élèves.  Après notre passage dans cet établissement, la directrice nous a confié que le taux de réussite était en hausse. Malheureusement, personne n’en parle, personne ne met en avant ce type d’actions ! C’est dommage, mais c’est la vie ! Le positif reste invisible alors que le négatif est rentable pour certains ! J’en profite encore pour remercier Bwana qui, depuis 2010, a organisé les concerts de Bisso Na Bisso, Section d’assaut, Lil John, Black M, Etana, Mavado, Popcaan ou encore Kalash. Ces évènements se sont toujours déroulés dans un esprit familial, sans violence avec une sécurité irréprochable.

Tu fais parfois référence au Seigneur dans tes chansons. Quels rapports entretiens-tu avec lui ? Es-tu croyant ? Pratiquant ?

En effet, je fais toujours référence au Seigneur car à travers mon vécu et mon parcours de vie, Dieu a toujours été présent à mes côtés. Mes expériences et mes souffrances m’ont toujours rendu plus fort. J’’ai la foi ! Ma grand-mère me répétait souvent que Dieu est le plus grand des docteurs. Ma spiritualité m’a toujours aidé.  Bondyé ka ban mwen anlo foss, bondyé ka véyé si mwen ! (Le Seigneur me donne beaucoup de force et veille sur moi).  Il faut prier avec le cœur, les prières sont riches ! Il faut tomber pour apprendre à se relever.  La vie est faite de signes, il faut juste savoir les interpréter. Sans Dieu, je ne suis rien car il est ma Force. Je sais qu’il est présent et je le remercie chaque matin pour le souffle de vie qu’il m’insuffle.

Certain(e)s considèrent qu’à travers ta musique tu encourages et fais l’apologie de la violence. D’autres disent qu’au contraire tu ne fais que décrire une réalité ambiante. Qu’en est-il exactement ?

Faire l’apologie de la violence, c’est la cautionner ! Perso, je me suis toujours battu pour défendre une cause juste et à travers mes textes montrer qu’il est possible de s’en sortir malgré les difficultés. Le système mis en place ne nous aide pas : les infrastructures s’effondrent, les centres de formation ferment, la vie devient de plus en plus difficile et le manque de moyens se fait ressentir partout à cause d’une politique coloniale et de profitation qui divise. Moi, je veux rassembler car ensemble nous sommes plus forts. Je pense que ma musique est basée sur des faits réels, une histoire vraie, un vécu. Je parle juste de ce que je vis et de ce que je vois : l’émotion, ma famille, mes enfants, mon quartier, mes tristesses. Les douleurs de la rue, les peines mais aussi la joie, la bonne humeur, le partage. Je n’ai pas sauté les étapes ! Petit à petit, pas à pas, le ghetto a fait de moi un homme avec des valeurs. Je suis fier d’où je viens et je veux le meilleur pour mon île.

Quand on se réfère aux médias nationaux, la Guadeloupe est souvent présentée comme l’un des départements français les plus violents. Est-ce une réalité ? As-tu l’impression que la violence augmente en Guadeloupe ? Parle nous aussi de ce qui s’est passé avec Bernard de la Villardière qui vous avait approché pour réaliser un numéro d’ « Enquête Exclusive » sur la Guadeloupe.

Personnellement, je pense que les hautes sphères, le gouvernement et autres sont tous complices. Face à tout cela, ils veulent installer le chaos. C’est une affaire politique !  Nous vivons en permanence une forme d’oppression et de discrimination. Ils cherchent juste à nous détruire ! Diviser pour mieux régner, déstabiliser une communauté, faire peur à la population pour mieux la contrôler !  Ils cherchent juste un bouc émissaire, un responsable à leurs propres problèmes, alors que notre peuple souffre. La blessure est grande ! La Guadeloupe est belle mais ils nous tuent à petit feu. Pour Enquête Exclusive, je préfère ne rien dire car les médias de France veulent toujours montrer le mauvais côté de la Guadeloupe alors que nous menons de bonnes actions qui ne sont jamais mises en avant, jamais médiatisées, jamais valorisées. Ils veulent juste voir du sang, des braquages, des meurtres, des incarcérations en quantité. Le désespoir, quoi !  Alors que nous avons de vraies actions à montrer, de vrais reportages à mettre en avant. Donc cherchez l’erreur ! Sans commentaire !

Quelles sont, à ton avis, les causes de la violence chez certains jeunes ? Aurais-tu des solutions à proposer pour endiguer cette agressivité ?

Je pense que l’amour est plus fort que tout. La famille, les repères, faire confiance à notre jeunesse, les accompagner depuis leur plus jeune âge. Les encadrer, les aider, créer des infrastructures solides pour qu’ils puissent avoir un espoir d’avenir, comme fonder une famille, réussir dans la vie, devenir quelqu’un, se battre même dans les plus grandes difficultés. Mais ce n’est pas évident pour tout le monde, car le manque de moyens, d’argent, grandir sans père au sein d’une famille monoparentale sont autant de freins. Je pense qu’avant de juger, il faut comprendre la situation. Le dialogue est également très important. Discuter et chercher des solutions ensemble ! La violence est partout, à la télé, dans les dessins animés ! La violence est mondiale. Le monde va mal, les gens sont de plus en plus égoïstes et individualistes. L’entraide diminue, le partage n’est plus d’actualité et j’en passe !  Mais dans un premier temps, commençons par bien agir pour prétendre faire changer les choses. Cela peut commencer par aider financièrement les familles pauvres. Et puis, moralement, agissons avec le cœur !

Il y a d’autres problèmes qui gangrènent la Guadeloupe tels que le chômage des jeunes de moins de 25 ans qui atteint 60%, l’empoisonnement des sols au chlordécone, la difficulté pour la population d’avoir accès à une eau saine et potable ou encore un Centre Hospitalier qui est HS. En même temps, la Guadeloupe est la 2ème destination de déménagement des Français. Penses-tu que tout cela fasse partie d’un plan pour accélérer le « Génocide par substitution » dont parlait Aimé Césaire ?

Nous n’avons pas d’hôpital alors que la santé c’est primordial ! Les médecins quittent la Guadeloupe par manque de moyens. L’eau est contaminée depuis 1991 au chlordécone alors que l’état était au courant et n’a rien dit. Il s’agit là d’un véritable crime contre l’humanité !

Pourtant on utilise cette eau empoisonnée pour manger ou se laver. Ils cherchent juste à nous faire fuir pour prendre nos places, nous empêchent d’exporter et contaminent nos sols pour mieux importer leurs produits venus de l’étranger. Ils récupèrent aussi nos terres !  La liste est longue. C’est un véritable génocide. Plus de 95% des guadeloupéens et des martiniquais sont contaminés au chlordécone. Conséquence : énormément d’hommes souffrent du cancer de la prostate, dont mon grand-père qui en est mort. Paix à son âme ! Aimé Césaire avait raison et beaucoup d’historiens l’ont démontré. Ce monde est basé sur la profitation et sur la malhonnêteté de certains Hommes sur d’autres. C’est désastreux et dangereux. Nous sommes condamnés, si on ne se réveille pas enfin !  Je ne trouve même pas les mots face à cette tristesse. En tout cas, tout problème a une solution. Il faut juste la trouver et travailler ensemble pour le bien de tous.

Les élections municipales approchent à grands pas et les politiciens vont au contact de la population le sac rempli de promesses. Cependant, une partie de la jeunesse guadeloupéenne semble méfiante voire même défiante vis à vis de cette classe politique. Qu’en penses-tu ? Considères-tu que les élus locaux aient la solution à ces « maux » qui freinent le pays ?

Quand une situation commence à être visible et évidente aux yeux du monde entier je pense que la question ne se pose même pas. Les politiciens guadeloupéens sont juste des pions dirigés par le gouvernent français. Pourtant, notre peuple souffre énormément donc c’est sûr et certain que la confiance est perdue. Ils peuvent venir avec leurs beaux discours avant les élections mais la parole n’a aucune valeur si les actions ne suivent pas. Les années passent et rien ne change, rien ne bouge. Au contraire, la situation empire, la vie devient de plus en plus chère, la misère augmente, les familles se déchirent à cause du manque de moyens. La jeunesse est livrée à elle-même, les centres de formation ferment. Bref ! Les portes sont fermées et les dés sont pipés. Quel espoir d’avenir ? C’est quoi leur projet concrètement ? Si ce n’est de remplir leurs poches dans leur intérêt personnel ! Il faut connaître la misère pour la défendre, connaître notre histoire pour la valoriser ! Il faut aimer notre peuple pour l’aider ! Moi, je n’ai aucune confiance en eux !

Dans tes clips, tu brandis souvent le drapeau de la Guadeloupe. Serais-tu en faveur d’une évolution statutaire de l’île. Si oui, sous quelle forme : Autonomie, indépendance ou autre ?

Depuis mon enfance, j’ai la Guadeloupe qui coule dans mes veines.  Je suis ancré dans mes racines et j’ai beaucoup de respect pour nos ancêtres et respecte les traditions. Je connais ma culture, mon histoire et je la valorise entièrement car je suis fier d’être guadeloupéen. Donc oui, je suis indépendantiste et oui, je suis en faveur d’une évolution statutaire de la Guadeloupe ! Je souhaite un vrai changement, de véritables actions.  La Caraïbe est en plein développement et travailler main dans la main avec nos Frères et Soeurs caribéens serait une extraordinaire opportunité de changer les choses, d’avancer et de progresser. L’Histoire nous a montré que les gouvernements français successifs n’ont pas forcément agi dans l’intérêt du peuple guadeloupéen. J’ai des enfants et je veux les voir grandir dans une Guadeloupe belle, propre, productive qui s’attelle à enrichir les plus faibles et à aider les plus démunis.

Tes vidéos comptabilisent des millions de vues sur YouTube, pourtant on te voit très rarement sur les télés locales et nationales et ta musique n’est pas trop diffusée sur la bande FM. Pourquoi ? Quels rapports entretiens tu avec les médias ? Pourquoi ils ne te mettent pas davantage en avant ?

C’est grâce à mon public que ma musique voyage. Je les remercie encore de leur fidélité. Seuls les médias pourraient répondre à cette question. Pourtant le travail est là, la volonté aussi. Les albums sortent, mais ils refusent de jouer le jeu. Pour quelle raison ? Je ne sais pas ! Peut-être un boycott venant de plus haut ? Peut-être autre chose ? En tout cas, tout cela ne me décourage pas, bien au contraire ! Je continue ma mission avec la volonté d’un guerrier, conscient que la cause que je défends est juste. Après tout, je ne suis pas le seul dans ce cas. Beaucoup de talents évoluent sans jamais être mis en « lumière » par ces médias. Cela ne doit surtout pas nous faire baisser les bras.

Dans ce monde, tout arrive à point à qui sait attendre. Il faut donc être patient et continuer à avancer.

J’ai remarqué que tes textes sont de plus en plus conscientisés. Quel(s) message(s) souhaites tu passer à jeunesse africaine et afro-descendante ?

J’ai appris, j’ai vu, j’ai gagné, j’ai perdu. J’ai énormément appris des épreuves que j’ai passées ainsi que de mes erreurs. La vie est faite d’étapes.  Il y a un temps pour tout.  J’ai grandi, je suis devenu un homme. J’ai maintenant des enfants qui grandissent et chaque bougie soufflée est synonyme d’évolution ainsi que de bénédiction. Aujourd’hui, grâce à Dieu, j’ai 39 ans. Je pense que ma musique a mûri et mes textes sont plus travaillés. L’une de mes plus grandes fiertés, c’est quand des jeunes m’abordent dans la rue en me disant « merci Walton, car les paroles de tes chansons m’ont poussé à me battre dans la vie, à fonder un foyer, à chercher du travail, à devenir meilleur ou encore à relever la tête face à l’adversité ».

Tu vois Pascal, ces témoignages me touchent et valent tout l’or du monde. C’est pour cela que je chante : donner de l’Amour, de la Force, ouvrir les yeux. Je me nourris du soutien de mon public qui représente une grande richesse. Mèsi anlo ba tout’ moun ka ban mwen

foss la. Big rèspè ba zot toutt (Merci du fond du cœur à tous ceux qui me soutiennent. Je vous envoie un max d’ondes positives et de respect).

À travers ma musique, mon objectif est de partager mes expériences, mon parcours, mon vécu. J’essaie de montrer que la vie est un combat et qu’il ne faut rien lâcher. Il est nécessaire d’avoir du respect pour les plus jeunes ainsi que pour les aînés.

Je tiens à dire à la jeunesse africaine et afro-descendante que nous partageons des valeurs communes et que l’Afrique est notre Mère à tous et à toutes. Ensemble, nous sommes plus forts. Avançons donc ensemble et restons soudés face à l’ennemi.

Quelle Guadeloupe souhaites-tu laisser à tes enfants ?

Je veux laisser une Guadeloupe belle, vivable avec de l’eau potable. Une Guadeloupe soudée, unie avec des infrastructures solides, des encadrements sportifs structurés et des centres de formation opérationnels et productifs. Je souhaite une jeunesse valorisée encadrée, sollicitée et suivie pour lui assurer un avenir constructif et serein. Je souhaite aussi que la vie soit moins chère, qu’il y ait plus d’entraide, plus de partage, plus d’entente et moins de division entre nous car notre île aux belles eaux est juste magnifique !

As-tu des projets musicaux ou autres à venir ? Si oui, peux-tu nous en parler ?

Nous avons récemment sorti un album avec l’artiste Oblik produit par « Newcréaproduction » une filiale de CLR. Composé de 38 titres, cet album s’intitule LIBERTA. Il est le fruit d’une collaboration avec plusieurs artistes que je remercie au passage.

Je prépare également un album solo 12 titres qui parlera de la vie et qui retracera mon parcours, mon vécu. Basé sur l’émotion et les vraies valeurs de la vie, cet album se veut être un moteur de motivation.

J’ai également comme projet de produire des jeunes talents de différentes origines, issus de divers départements. Pourquoi ?  Car nous avons énormément de talents dans la caraïbe qui ne demandent qu’à sortir de l’ombre pour pouvoir vivre de leur passion. Je suis certain que cette initiative sera saluée par nos Ancêtres ainsi que par le Tout Puissant !

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