CULTURE

Quand Malik revisite Camus: Marc Zinga à l’affiche de la pièce « Les justes »

Marc Zinga: « L’ultime tyrannie c’est d’enlever la vie. »Marc Zinga est actuellement à l’affiche de la pièce « Les justes ». Cette version de l’œuvre d’Albert Camus, classique de la littérature française, revisitée par l’œil artistique et engagée d’Abd Al Malik, porte sur scène, en 2019 des questionnements de société souvent tabous. Du terrorisme vécu comme obligé dans la Russie tyrannique du début du XIXème siècle à l’exercice de la violence incompris de ce début de XXIème, les rapports de forces fragilisent la paix et l’entente entre les peuples. C’est en pleine répétition pour la grande première de ce samedi que nous avons rencontré celui qui incarnait le jeune Abd Al Malik dans « Qu’Allah bénisse la France », de l’artiste en personne. Entretien philosophique.

Les Justes adaptée par Abd Al Malik. crédit photo: Sceneweb.

On vous retrouve sur les planches après vous avoir découvert en chef de guerre dans « La miséricorde de la jungle » de Joël Karezeki. Un mot sur ce traitement de la réalité au Kivu ?

Je suis en parfait désaccord avec la production du film « La miséricorde de la jungle ». Le producteur a misé sur le fait que les films africains n’ont pas à répondre aux mêmes standards d’exigence que les autres pour être dans les grands festivals. Comme l’offre est moins grande et que ces festivals sont internationaux, il y a une logique de quotas qui fait qu’un film africain, même moins bon, a plus de chances de passer. J’étais très gêné de découvrir qu’Aurélien Bodinaux, notre producteur, misait là-dessus. Il misait en fait sur un produit bradé et pour moi, c’est du néocolonialisme.

« Je ne m’attendais pas à ce que le cynisme se glisse à cet endroit-là ».

C’est un manque de respect pur la dignité africaine. Je suis d’accord avec le fait qu’un producteur est un commerçant comme un autre mais cela n’enlève rien à la nécessité d’exigence, surtout dans le cas de la représentation de l’Afrique au cinéma. Je ne m’attendais pas à ce que le cynisme se glisse à cet endroit-là. Je suis pris dans des sentiments contradictoires par rapport à ce film et par rapport à la communauté noire qui m’exprime son enthousiasme après avoir vu ce film, que je trouve acceptable en termes qualitatifs mais dont je regrette le fait qu’il n’y ait eu aucune volonté de le rendre excellent. Ça m’a beaucoup attristé. Je ferais plus attention la prochaine fois.

Pourquoi avoir accepté le défi de jouer dans une ré-interprétation de l’œuvre de Camus, au théâtre de surcroît ?

Pour moi, l’acteur commence au théâtre. J’y ai un rapport très étroit et une vraie passion pour cette pratique. Si je suis dans ce projet en particulier, c’est parce que Malik [NDLR Abdal Malik], qui est mon frère et sa vision spirituelle m’inspirent énormément dans l’effet qu’elle peut produire sur le monde. Je trouve que c’est un authentique révolutionnaire qui se confronte aux problèmes de notre monde, de notre société et qui le fait avec une telle charge d’amour et de lumière qu’on ne peut que se laisser emporter.

De quelle manière cette histoire raisonne dans votre histoire personnelle, dans votre imaginaire ?

Ce que je trouve très intelligent dans cette mise en scène c’est qu’elle met à la fois en avant la diversité culturelle dans l’organe artistique au niveau institutionnel en France, et par la même occasion, par le sujet de la pièce, qu’elle renforce le questionnement sur la pertinence ou non de la violence dans l’action révolutionnaire. De par les origines des comédiens qu’on voit sur scène, on est d’autant plus facilement ramenés aux questions de terrorisme telles qu’elles nous sont posées de façon contemporaine. Camus lui, à priori, valorise cette démarche contestataire, révolutionnaire, terroriste et le fait de la présenter aujourd’hui avec des Noirs et des Arabes ré-interroge cette chose-là. Et je trouve ça très bien.

 

« Les personnes issues de l’immigration peuvent se féliciter de se reconnaître à travers des personnes sur scène ».

 

Avez-vous pu trouver la réponse à cette question, à savoir : la violence est-elle pertinente ?

Ce qui m’intéresse est ce en quoi je crois et c’est le fin mot de Camus, à savoir, qu’aucune mort n’est acceptable. L’ultime tyrannie c’est d’enlever la vie donc, contrairement à ce qu’a pu défendre Sartre ou peuvent penser pas mal de gens dont les radicaux d’aujourd’hui et d’hier, je ne pense pas que la fin justifie les moyens quand il s‘agit de tuer.

Pourtant vous avez été des deux côtés : Tyran d’abord dans le rôle de Mobutu et aujourd’hui dans la peau d’un révolutionnaire. Dans des contextes comme ceux-ci votre vais n’a-t-il pas changé ?

Je pense qu’il faut se défendre et que parfois la réponse doit être virulente mais, la vie est la limite.

Diriez-vous que cette pièce est toujours d’actualité en 2019 ?

Absolument. Pourquoi s’engage-t-on dans l’action terroriste, quels en sont les tenants et les aboutissants et quelle est la place de l’humanité à l’intérieur de tout ça ? Sans être dans un rapport moral mais simplement dans un rapport à la justice et à la dignité. Je pense que ce sont des questions qui se poseront toujours tant que le monde sera partitionné par des rapports de force entre dominants et dominés.

Marc Zinga et Clothilde Courau. Crédit photo Stéphane Lagoutte/ M.Y.O.P

En venant voir cette pièce le spectateur doit-il voir une troupe d’acteurs qui font revivre un classique, ou prendre en compte cette part de diversité ?

Ce qui compte c’est l’humanité dans l’absolu. Ce qui compte c’est de voir des acteurs passionnés qui vont au bout d’eux-mêmes dans un travail et les questions que soulève ce travail. Néanmoins, les personnes issues de l’immigration peuvent se féliciter de se reconnaître à travers des personnes sur scène. La qualité de tout ça est un mélange des deux mais l’essence-même c’est l’excellence en soi, l’idée d’aller le plus loin possible dans une aventure artistique et dans l’exigence qu’elle implique. C’est la première chose. Je pense d’ailleurs que la dignité dans l’absolu, universellement, que ce soit pour les Blancs, le Noirs, les hommes, les femmes ; c’est un rapport absolu aux choses, un rapport passionné aux choses, un rapport qui démontre son entièreté et sa dignité.

 

« Je suis toujours très partisan et enthousiaste à l’idée que des gens d’origine immigrée soient à l’initiative de projets ici en Europe, c’est certain ».

 

Pourquoi donc est-ce important de venir redécouvrir cette œuvre portée par votre troupe cosmopolite ?

Déjà, il faut la découvrir si on ne la connaissait pas. Ce n’est pas pour rien si c’est un classique. Ça signifie que c’est une oeuvre d’une grande pertinence qui gagne à être représentée au fil des générations, pour ne pas qu’on oublie les questionnements et les réflexions sur le monde que portent la pièce. Se remettre en face de ces dilemmes, de la part d’humanité dans l’action révolutionnaire, de la part d’empathie pour celui qu’on pense être l’ennemi, de son rapport à l’engagement et au courage. Il faut venir pour entendre les questions que pose Camus, les laisser raisonner en soi et trouver ses propres pistes de réponse. Pistes qui s’ajoutent certainement à d’autres choses qu’on connaît dans nos vies, d’autres éléments, d’autres lectures, d’autres rencontres qui enrichissent cette réflexion.

Le fait que ce projet soit porté par un Français d’origine africaine vous a-t-il fait adhérer plus facilement à l’initiative ?

Oui, c’est fondamental. Je suis toujours très partisan et enthousiaste à l’idée que des gens d’origine immigrée soient à l’initiative de projets ici en Europe, c’est certain. L’estime de soi passe par la reconnaissance de soi or, l’art est précisément un vecteur de reconnaissance. Que ce soit de la fiction, à la télévision, au cinéma ou au théâtre, c’est le monde qui nous est représenté, c’est nous. Si dans ce qu’on voit dans ces espaces on ne se retrouve jamais, on a l’impression d’être invisible, ou de ne pas exister dans la société donc quand on a l’opportunité de le faire il faut le faire.

Revenons sur le cinéma. Quel est votre regard sur l’issue du festival de Cannes cette année ?

Je ne suis pas le festival de Cannes en réalité. Je m‘intéresse au bouche-à-oreille, à ce qu’on me rapporte, à ce que je lis par hasard. J’ai été très heureux d’apprendre que le Grand Prix du jury avait été remis au film d’une réalisatrice d’origine africaine. J’espère qu’il est à la hauteur et c’est super en tout cas que Cannes soit une plateforme qui offre la possibilité de cette diversité, d’une présence multiple culturellement. Pour moi, le plus important est que la justice existe à travers l’égalité des chances, l’égalité dans la présence et dans le fait d’être reconnu. De réussir à quitter cette position qui consiste, comme Césaire l’a si justement dit, à être dans une inégalité de sommation. Il ne faut plus qu’un peuple ou une communauté soit sommée à cette inégalité et se constitue sur une inégalité. C’est un travail qui ne s’arrête jamais car les rapports de force et d’inégalités sont malheureusement propres à la nature humaine, donc il faut encourager la part de lumière et de vie en nous à combattre ces mauvais effets.

Après « Les justes », où pourra-t-on vous retrouver ?

Je serai à Lyon, au Théâtre national populaire, où je jouerai deux pièces issues du répertoire classique : les tragédies grecques Phèdre, de Racines et Hyppolite, de Garnier. Ça c’est pour l’actualité immédiate et après il y aura d’autres choses.

 

La pièce « Les justes », sur une œuvre originale d’Albert Camus et revisitée par Abdal Malik démarre ce samedi 5 octobre au théâtre du Châtelet et se jouera jusqu’au 19 octobre prochain. Pour prendre vos places :

SK est la rédactrice/ journaliste du secteur Politique, Société et Culture. Jeune femme vive, impétueuse et toujours bienveillante, elle vous apporte une vision sans filtre de l'actualité.

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