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Sandrine Plante-Rougeol, sculpteur engagée sur le thème de l’esclavage

Culture

Sandrine Plante-Rougeol, sculpteur engagée sur le thème de l’esclavage

Par Redaction NOFI

Sandrine Plante-Rougeol est une sculpteur française engagée. Elle est l’un des seuls sculpteurs à travailler exclusivement sur le thème de l’esclavage des Noirs.

« L’esclavage, c’est de l’histoire ancienne. »
« Ca monte les communautés contre les autres ».
« Mais tu l’as pas connue toi, cette période ».
Ces propos récurrents peuvent légitimement conduire à se demander en quoi une artiste du 21ème siècle peut consacrer l’intégralité de son oeuvre artistique et professionnelle à une tragédie vieille de plusieurs siècles. Réponse avec une interview très profonde de l’artiste d’origine réunionnaise Sandrine Plante-Rougeol.
Pouvez vous vous présenter?

Sandrine Plante-Rougeol

Je m’appelle Sandrine Plante-Rougeol, je suis née en 1974 à Clermont-Ferrand. Je suis sculpteur figuratif du Puy de dôme, France. Mon art est engagé sur le thème de l’esclavage, en devoir de mémoire, pour que l’on n’oublie pas… Je suis zoréole (mère auvergnate, père réunionnais), deux zones volcaniques. J’ai découvert la terre dans mon enfance et me suis tout de suite sentie en connexion avec cette matière vivante qui semblait être un merveilleux médium d’échange, tant au niveau émotionnel, tactile que vibratoire. Etant de famille modeste je n’ai pu accéder à certains cours trop onéreux et suis donc restée autodidacte plusieurs années. J’ai choisi de passer un bac arts plastiques puis d’aller en faculté d’histoire de l’art pour parfaire mes connaissances historiques. La maîtrise d’anatomie du corps humain me manquant cependant terriblement dans la terre j’ai réussi à faire un apprentissage chez un sculpteur Jean Chauchard, ancien élève de Paul Belmondo, élève des Beaux-Arts de Paris (à une époque où il était encore enseigné le réalisme et non les installations). Enfin la sensation d’être à ma place dans ce métier difficile mais de passion. Suite à cela j’ai eu envie de découvrir la pierre en rentrant dans une école de taille de pierre et d’architecture à Volvic dans le Puy de Dôme (travail sur la pierre de lave) et j’ai pu faire mes stages à Massa Carrare chez Gigi Guadagnucci grand sculpteur décédé depuis peu d’années. Après quelques années de restauration de château avec mon mari, j’ai eu l’envie de transmettre mon savoir au travers de cours que je donne encore à l’heure actuelle dans mon atelier de Sauxillanges, dans une partie de l’ancien monastère.
Comment vous êtes vous intéressée à l’art figuratif?
Sandrine Plante-Rougeol : Je ne me suis toujours sentie un peu à part , étant une enfant asthmatique plutôt perdue dans mes pensées. Avec une fascination pour les os, pour le squelette humain, avec toujours cette envie de comprendre où chacun d’entre eux venaient se raccrocher à l’autre… Et puis cette envie de créer mais pas le « beau » , raconter autre chose, une vérité, des émotions, des états d’âmes. Bien que ce que je vais vous dire va vous paraître étrange, petite je me sentais déjà vieille, ces crises d’asthme donnaient l’impression d’avoir des personnages à l’intérieur du corps, des voix d’anciens. Vous savez ces sortes de sifflements j’avais l’impression qu’ils me parlaient et faisaient parti de mon univers… avec la sensation contradictoire d’avoir à chaque fois la possibilité de mourir… Alors je m’étais habituée à voir dans le miroir un visage et un corps jeune (bien que maigre) et un intérieur ancien. La terre m’a donc permis d’exprimer ma fascination pour le corps humain et la machine incroyable que nous sommes. Mon premier sujet de création a été la vieillesse , la vieillesse des femmes…impossible de mettre en valeur de beaux corps mais plutôt des cris intérieurs, sûrement ceux que je connaissais bien. Je tiens à préciser que j’ai eu hormis mes soucis de santé une très belle enfance , nourrie d’amour et de confiance et que bien que mon travail est douloureux , je suis quelqu’un de très positif , j’aime la vie, je suis une chanceuse de la Vie !!! Ce qui sans doute m’a le plus bouleversée c’est que j’ai pu retranscrire le plus précisément possible le corps figuratif jusqu’au moindre détail des veines, des ongles… Il m’a donc paru évident qu’il fallait utiliser l’échelle une , la grandeur nature pour que le spectateur ait la sensation de pouvoir être en présence d’un autre humain. Bien sûr avec parfois l’inconfort,le désagrément , la tristesse ,l’horreur ou l ‘émotion de cet art engagé dans l’antre de la réalité.
Quelles sont vos thèmes de prédilection?
Sandrine Plante-Rougeol : Depuis plusieurs années je traite du thème de l’esclavage et je souhaite remettre les éléments qui m’ont amené sur cette voie dans leur contexte. Mon père de l’Île de la Réunion est venu s’installer en métropole dans le Puy de Dôme lorsque Michelin est venu recruter pour son entreprise de pneus. Il était à ce moment-là agriculteur à Salazie Escalier dans l’entreprise familiale, et travaillait dans des conditions difficiles, tant matérielles que pécuniaires. Lorsque nous étions petits avec mon frère nous entendions parler de son île, de sa famille mais sans avoir la possibilité de payer un billet d’avion pour y aller. (Il est resté 20 ans sans y retourner puisque pour lui il était impensable d’y aller sans nous). Il y avait ces quelques photos dans l’album et cet appel téléphonique 3 ou 4 fois par an…si peu en fait. Assez blanche de peau j’avais tout de même cette chevelure différente , ces tâches de rousseurs qui « m’appelaient » à comprendre qui j ‘étais. Alors j’ai commencé à lire, à me documenter sur l’île et ainsi à découvrir l’esclavage ! Et plus mes recherches avançaient plus je savais que je devais l’exprimer dans la terre. S’est installé au plus profond de mon être ce devoir de mémoire, cette histoire que l’on porte en nous par évidence, par lien aux ancêtres. J’ai enfin eu le bonheur d’y aller à 24 ans après avoir gagné un premier prix de sculpture qui m’a payé mon billet d’avion. Il s’est produit un événement auquel je ne m’attendais pas : j’ai eu la sensation une fois sur place d’être reliée aux esclaves, me sentant en même tant comme invincible sur la terre de mes ancêtres. Et surtout enfin complète, reliée entre 2 volcans ceux de ma région du Puy de Dôme et ceux de mes origines paternelles. J’ai à mon retour « exorcisé » que je ressentais intérieurement. Tout d’abord en traitant les séparations puisque pour moi c’est ce qui affaiblit le plus un peuple et surtout ce qui m’affaiblirait le plus en tant qu’humain, en tant qu’épouse, en tant que mère. Mais j’ai souhaité être la plus historique possible, ne pas faire d’anachronisme, utiliser de vraies chaînes et sangles de chevaux ou vaches comme à l’époque. Évidement c’est violent, perturbant, j’en rêve jour et nuit, mais je ne peux pas faire autrement, rien d’autre ne sort de mes doigts, rien. Et tant mieux, faire de l’art engagé pour moi c’est militer à ma toute petite échelle, c’est ne pas oublier, c’est redonner une dignité aux esclaves; dans chacune de mes sculptures j’inscris un message à l’intérieur parfois à l’extérieur de force, de lumière…suivant mon inspiration. Je n’ai jamais de modèles, ils sont là en moi, je les ressens. Je leur parle, beaucoup. Ils racontent parfois un pays, parfois un événement précis, et depuis peu une vision du fonds des mers, des océans. Je me laisse guider par mes rêves, je continue à lire, me documenter pour être fidèle, leur être fidèle. Depuis quelques temps j’envoie des dossiers pour exposer dans des lieux plus spécifiques comme des musées de l’esclavage ou lieux de commémoration… Mais il est aussi important aussi de le faire dans des lieux plus ouverts au public, plus visibles, surtout pour informer les jeunes générations. Les enfants souvent leur parlent, les touchent, posent des questions (mes sculptures peuvent être touchées).
Je joins à mes expositions des textes, iconographies pour raconter les colliers de fourche, la muselière etc… Ce qui est fort c’est la réaction du public, quelle quelle soit, je n’ai rien à prouver ni rien à attendre, tout raconte l’humain d’aujourd’hui. De celui qui pleure à celui qui détourne le regard, de celui qui ne rentre pas dans une exposition de « nègre » à celui qui éveille sa compassion universelle… Les messages dans les livres d’or en témoignent. Je m’y prends souvent à plusieurs fois pour les lire tellement ils sont forts et très souvent reconnaissant de ne pas oublier, de garder la mémoire. Et puis je ne peux cesser de raconter. Ma création se veut engagée comme un cri pour tous les opprimés d’hier et d’aujourd’hui… Mes personnages échelle un ou plus grand parfois racontent, à travers la terre, l’esclavage, les séparations… Ce fléau qui se reproduit comme inexorablement, touchant encore plus de 30 millions d’humains…Je n’aurai de cesse d’exprimer ce cri, moi qui, en tant que femme, à mon époque, dans mon pays en ai la possibilité. Tous rassemblés autour d’une même Terre-Mère, avec la maître mot de ne pas nourrir mon ego.
Quelles sont les oeuvres dont vous êtes la plus fière? Pourquoi?
Sandrine Plante-Rougeol : Les œuvres dont je suis la plus fière, je pense,  sont « Les 3 frères » qui racontent l’histoire de la révolte de St Leu à la Réunion avec la pendaison sur la place publique des esclaves.

Sandrine Plante-Rougeol

Peut-être parce que sur le personnage central j’ai utilisé le nez de mon père, peut-être parce que j’ai fait l’offrande symbolique aux ancêtres de l’Île,avec l’incroyable nouvelle que le musée Vilèle est en train d’en faire l’acquisition pour la chapelle pointue ! L’original en terre cuite ! Et que donc cette pièce prévue pour ce lieu va se trouver à sa place juste. J’utilise une terre noire qui cuit noire, comme une lave volcanique,terre puissante et bouleversante qui raconte précisément mes scènes. J’ai choisi de me mettre à la place de chacun de ces trois personnages, celui du milieu qui résiste , y croit encore, ne lâche rien, le plus jeune et fort à sa gauche tête en arrière, rongé par la peur, et le plus ancien à droite appuyé sur son frère (de sang ? de combat?) frappé au visage, oreilles coupées, marron échappé puis rattrapé…fleur de lys à l’épaule, coups de fouets dans le dos.
Cette sculpture touche le public et elle a gagné un premier prix. C’est la photo qui représente mon travail d’artiste. J’aime aussi « le cri, âmes sœurs » qui raconte une vente d’un couple d’esclave et leur séparation. Elle frêle qui crie, lui puissant portant la muselière.

Sandrine Plante-Rougeol

L’homme n’a qu’un bras. Le bras manquant signifiant son impuissance à sauver l’être aimé. Je découpe presque toujours mes sculptures pour raconter une partie de « Vies Volées » qui d’ailleurs est le titre de chacune de mes expositions. Symbole de l’esclavage. Et même s’il est difficile de choisir j’en prendrai une troisième, « Diaam soukh na, cales sans fond » dit « Le négrier » puisqu’il s’agit d’un nouveau point de vue du fond des mers qui m’est venu en rêve recensement. Le but étant de mêler l’humain à une cale de bateau comme s’il était sous l’eau.J’utilise pour ce faire des cailloux des chaînes, toile de jute, éléments en fer rouillé…et résine avec teintes de verts. Ce mi-homme mi-négrier qui toise le monde me bouleverse. Il traite de ces atrocités des voyages en mers, de toutes ces effroyables vérités de maltraitance humaine considérées comme de simples marchandises.
Pourquoi avez vous choisi de traiter du thème -qui peut être perçu comme lourd- de l’esclavage?
Sandrine Plante-Rougeol : Je pense qu’aux travers de mes explications vous avez compris mon choix de thème. Mais ce qu’il est important de préciser, c’est que si l’esclavage appartenait au passé cela ferait un moment que je serai passée à autre chose, mais comment fermer les yeux sur notre monde actuel ? Comment oublier ces images atroces vues dernièrement sur les esclaves en Libye ? Je ne peux avoir de cesse d’utiliser mes mains et mon être pour raconter et malheureusement il me faudra revenir de nombreuses incarnations pour le faire encore (sans oublier d’être à nouveau sculpteur, rires).
Que pensez-vous de la perception de l’esclavage de nos jours en France? Pensez-vous qu’il a toujours un impact de nos jours? Ne pensez-vous pas que sa commémoration dresse les communautés les unes contre les autres en France? 
Sandrine Plante-Rougeol: Votre question est très importante. Nous sommes sur une date anniversaire des 170 ans d’abolition de l’esclavage, sur 2001 où en France l’esclavage a été reconnu crime contre l’humanité dans un monde ou l’esclavage existe encore. Mais certains vous diront « pas de la même manière » ou encore « l’esclavage a toujours existé même du temps des pharaons ». Et c’est le cas. Nous sommes sur 2 ou 3 décennies où il est trop douloureux de réveiller le passé, et comme je comprends ! Des îles ou pays qui en ont tellement souffert que la terre le respire encore, les habitants souhaitent non pas renier mais avancer, laisser derrière eux. Je ne juge pas. Et vraiment je comprends. Mais nous portons en nous l’histoire, aujourd’hui nous « semblons » libres mais demain ? Aujourd’hui tellement de personnes vivent en état d’esclavage moderne. Et non je ne confonds pas avec ce qu’ont vécu nos ancêtres, non je n’ai pas envie de me taire, mais je ne souhaite pas blesser autrui, je ne suis pas nourrie de haine. Et oui il est sûrement plus facile pour moi métisse à la peau blanche qui en plus ne souffre pas de racisme(ou peu), ni de ségrégation de raconter…et bien c’est pour cela que je le fais, que j’arrive à accéder à certains lieux d’expositions dont on fermerait la porte à des artistes africains (heureusement de moins en moins)… Et pourtant oui je fais partie de la diaspora…ne sommes nous pas tous africains ? N’ai je pas d’ancêtres nés là-bas pour en faire partie? Pour ce qui est de l’impact, forcément lorsque l’on voit que des musées, des dates commémoratives, des fondations et même le projet d’un musée de l’esclavage à Paris va voir le jour, il est présent. J’ai écrit au président de la République lorsque c’était encore Monsieur Hollande, son cabinet m’a fait très belle réponse, ainsi que celui de Monsieur Cazeneuve. Je viens de recevoir un courrier de réponse tout aussi riche du cabinet de Monsieur Macron au mois de janvier qui fait suivre mon courrier à Monsieur Ayrault après proposition de mettre ma pierre à l’édifice si le musée se construit. J’ai rencontré aussi en novembre Monsieur le député Max Mathiasin qui m’a donné rendez-vous à l’Assemblée Nationale (que j’avais contacté suite à son intervention au Sénat concernant les esclaves en Libye) et qui est très sensible à mon travail, avec l’envie de m’exposer à la Guadeloupe. Donc oui je crois qu’il y a un impact.
Alors évidemment les communautés peuvent se dresser les unes contre les autres, tout dépend aussi si vous êtes d’une lignée d’esclaves ou d’esclavagistes ou les deux. Il peut y avoir conflit entre les protectionnistes et ceux qui souhaitent aller de l’avant. Et puis il y a cette question de la reconnaissance et du pardon…De la justice, de l’injustice. Nous avons des associations ou organismes de protection, d’information avec aux seins de ces regroupements des professeurs et historiens comme le CNMHE , le CM98 etc…qui gardent la tête froide sur les événements ne les nourrissent pas de haine ni de propagande.
Quelle est votre actualité pour 2018?
Sandrine Plante-Rougeol : 2018 est donc une année importante pour moi où il me faut gérer création, expositions avec de nombreuses demandes (je suis un des seuls sculpteurs qui travaille uniquement sur ce thème) et cours. De plus je suis sur un projet à long terme avec la Savane des Esclaves à la Martinique de Gilbert Larose, qui est dans le même devoir de mémoire que moi et pour qui j’ai travaillé sur place en janvier 2018. Expositions à plusieurs, ou seule avec temps de lecture, slam, gospel, vieux blues du Mississippi des Black Cate Bones avec qui je travaille de temps en temps, danse etc… J’aime rassembler les arts qui racontent l ‘esclavage dans son ensemble.
Un projet de livre grâce à mon photographe Grigor Khachatryan qui a un œil exceptionnel sur ma création et les photographies plaque sur collodion de Didier Guyot qui donnent un réalisme fou à mes personnages, des textes poétiques de Fabrice Ferry auxquels viendront se joindre quelques écrits d’écrivains ou historiens j’avance dans mes démarches. Mon but étant de faire un livre d’art mais relié à l’histoire. Pour l’instant je travaille avec l’Europe mais un de mes but serait de travailler avec les Etats-Unis (Mississipi, Virginie etc.).
Mon programme est disponible sur mon site www.sculpteur-sandrineplanterougeol.com ou sur ma page Facebook Sandrine Plante .
Un dernier message pour notre public?
Sandrine Plante-Rougeol : Je pourrais dire qu’être engagé en art n’est pas chose facile, cela demande de la persévérance et la foi en notre vérité intérieure, mais cela en vaut la peine puisque c’est ce que j’appelle marcher sur son chemin. Que mon action ne représente qu’un grain de sable dans l’univers, fait déjà une trame avec les éléments, avec l’humanité. Je n’attends rien, juste d’essayer de rester fidèle à ce que je suis. La terre est une matière accessible à tous, d’une nourriture incroyable, dans un échange que je n’ai trouvé dans aucune autre. Nous grandissons dessus, elle nous nourrit, est bienveillante et sait faire renaître ou non les éléments qui nous entourent.
Tous reliés sur une même Terre mère.