CULTURE

L’article d’Aimé Césaire annonciateur du concept de Négritude

Nofi vous propose un article intitulé « Nègreries : conscience raciale et révolution sociale » du n° 3 mai-juin 1935 de L’Étudiant noir, rédigé par Aimé Césaire alors âgé de 22 ans, dans lequel il exprimera pour la première fois son concept de Négritude, qu’il reprendra dans toute son œuvre.

« Quelle révolution fut jamais faite par le peuple innocent des curiosités?  Qui souleva jamais un joujou contre son  propriétaire? Pourtant c’est bien là le tour de force que veulent entreprendre nos révolutionnaires nègres  lorsqu’ils demandent au nègre de se révolter contre le capitalisme qui l’opprime.  Le moyen, en effet d’appeler autrement qu’un joujou un peuple d’assimilés? Dostoïevski le disait déjà ou peu s’en faut: Toute race qui croit qu’elle n’a rien à dire au monde n’est qu’une  « curiosité ethnique » et tout individu est un joujou qui croit qu’au rendez vous du recevoir et du donner son peuple arrive les mains vides. « Agissez », dit-on au nègre. Mais comme agir c’est créer, et comme créer c’est pétrir et faire lever sa naturelle substance, le nègre de chez nous n’agira point, qui se distrait de soi et vit à part soi.

Couverture du premier numéro de L’Étudiant noir (Paris, mars 1935). Sources : BNF

Un mal étrange nous ronge, en effet, aux Antilles : une peur de soi-même, une capitulation de l’être devant le paraître, une faiblesse qui pousse un peuple d’exploités a tourner le dos à sa nature, parce qu’une race d’exploiteurs lui en fait honte dans le perfide dessein d’abolir  « la conscience propre des exploités ». Les exploiteurs blancs nous on donné, à nous autres exploités noirs, une culture, mais une culture blanche, une civilisation, mais une civilisation blanche, nous paralysant ainsi par mailles invisibles pour le cas hypothétique où nous nous libérerions du plus sensible esclavage matériel qu’ils nous ont interposé. Et ils ourdissent leur trame, patiemment, inlassablement, par ruse diligente jusqu’à ce que nous mourions à la connaissance de nous-mêmes.

Dès lors, s’il est vrai que le philosophe révolutionnaire est celui qui élabore les techniques de libération, s’il est vrai que l’œuvre de la dialectique révolutionnaire est de détruire « toutes les perceptions fausses prodiguées aux hommes pour voiler leur  servitude », ne devons-nous pas dénoncer l’endormeuse culture identificatrice et placer sous les prisons qu’édifia pour nous le capitalisme blanc, chacune de nos valeurs raciales comme autant de bombes libératrices? Ils ont donc oublié le principal ceux qui disent au nègre de se révolter sans lui faire prendre d’abord conscience de soi, sans lui dire qu’il est beau et bon et légitime d’être nègre.

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Ils ont oublié de parler au nègre le seul langage qu’il puisse légitimement entendre puisque, diffèrent en cela de  « l’employé du bureau de M. Gradgrind »,  « l’esclave nègre » a le sang riche encore d’affections humaines et que c’est d’une affection  humaine, comme le fait remarquer Chesterton, qu’il aimera la fidélité ou la liberté. La vérité est que ceux qui prêchent la révolte au nègre n’ont pas foi dans le nègre et que dans leur fierté d’être révolutionnaires, ils oublient qu’ils sont nègres, premièrement et toujours: esclavage encore et de la plus stérile espèce.

Le héros de Paul Morand, « l’assimilé » Occide, est révolutionnaire lui aussi: grâce à lui,  Haïti a ses Soviets, Port au Prince devient Octoberville ; bel avantage s’il reste prisonnier des blancs, singe stérilement imitateur !

Tant pis pour ceux qui se contentent d’être des Occide par mépris de ce qu’ils appellent du « racisme ». Pour nous, nous voulons exploiter nos propres valeurs, connaître nos forces par personnelle expérience, creuser notre propre domaine racial, sûrs que nous sommes de rencontrer en profondeur, les sources jaillissantes de l’humain universel. Ainsi donc avant de faire la Révolution et pour faire la révolution – la vraie –, la lame de  fond destructrice et non l’ébranlement des surfaces, une condition est essentielle :  rompre la mécanique identification des races, déchirer les superficielles valeurs, saisir en nous le nègre immédiat, planter notre négritude comme un bel arbre jusqu’à ce qu’il  porte ses fruits les plus authentiques.

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Alors seulement, nous aurons conscience de nous; alors seulement, nous saurons  jusqu’où nous pouvons courir seuls; alors seulement nous saurons ou le souffle nous manque, et parce que nous aurons saisi notre particulière différence, et que nous  « jouirons loyalement notre être », nous pourrons triompher de tous les esclavages, nés de la « civilisation ».

Être révolutionnaire, c’est bien; mais pour nous autres nègres, c’est insuffisant; nous ne devons pas être des révolutionnaires accidentellement noirs, mais proprement des nègres révolutionnaires, et il convient de mettre l’accent sur le substantif comme sur le qualificatif.

C’est pour cela qu’à ceux qui veulent être révolutionnaires uniquement pour pouvoir se moquer du nègre au nez « suffisamment aplati »; c’est pour cela qu’à ceux qui croient en Marx uniquement pour passer la ligne, nous disons : Pour la Révolution, travaillons à prendre possession de nous-même, en dominant de haut, l’officielle culture blanche « gréement spirituel » de l’impérialisme conquérant. Attelons-nous courageusement à la besogne culturelle, sans craindre de tomber dans un idéalisme bourgeois, l’idéaliste étant celui qui considère l’idée comme fille d’Idée et comme matrice d’idées, quand nous y voyons, nous, une promesse qui ne peut ne pas s’épanouir en un buissonnement d’actes. »

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Notes et références

Aimé Césaire, l’Etudiant Noir, n° 3 mai-juin 1935

Panafricaniste dans l’âme, j’œuvre à mon humble niveau à réunir les membres de la grande famille africaine à travers le monde.

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