Certains savants modernes ont soutenu que le but original de la prétendue malédiction de Cham était de justifier l’assujettissement du peuple cananéen aux Israélites, mais dans les derniers siècles, le récit a été interprété par certains juifs, chrétiens et musulmans comme une explication pour la peau noire, ainsi que l’esclavage.
La malédiction de Cham et ses implications

La « malédiction de Cham » est souvent citée comme une justification biblique pour la négrophobie et l’esclavage des Africains sub-sahariens. Cependant, une analyse approfondie révèle que les interprétations racistes de ce passage biblique sont idéologiquement motivées par la suprématie blanche.
Mais qu’est-ce donc que cette « malédiction (dite) de Cham » ? Les Africains sont-ils bibliquement maudits ? Qui sont ces fameux Chamites/Hamites ? D’où proviennent ces interprétations négrophobes ?
Origines de la malédiction de Cham

Le mythe erroné de la « malédiction de Cham » prend sa source dans un passage de l’Ancien Testament, précisément dans le Sefer Bereshit1, mieux connu sous le nom de Livre de la Genèse. Ce texte, qui est le premier livre de la Torah2, est un pilier fondamental pour le judaïsme, le christianisme et l’islam. Il est considéré comme tel car il narre les débuts de la création du monde par Dieu et l’émergence de l’humanité avec Adam et Ève, le premier couple selon ces traditions.
L’histoire continue avec la décimation de l’humanité par un Déluge divin, une calamité dont seuls Noé3 et sa famille sont épargnés. C’est dans ce contexte que survient la soi-disant « malédiction de Cham« , qui est le cœur de notre sujet.
La véritable cible de la malédiction

Cette malédiction est mentionnée spécifiquement dans le Livre de la Genèse, chapitre 9, versets 20 à 274 :
20 Noé commença à cultiver la terre, et planta de la vigne.
21 Il but du vin, s’enivra, et se découvrit au milieu de sa tente.
22 Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père, et il le rapporta dehors à ses deux frères.
23 Alors Sem et Japhet prirent le manteau, le mirent sur leurs épaules, marchèrent à reculons, et couvrirent la nudité de leur père; comme leur visage était détourné, ils ne virent point la nudité de leur père.
24 Lorsque Noé se réveilla de son vin, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet.
25 Et il dit: Maudit soit Canaan! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères!
26 Il dit encore: Béni soit l’Éternel, Dieu de Sem, et que Canaan soit leur esclave!
27 Que Dieu étende les possessions de Japhet, qu’il habite dans les tentes de Sem, et que Canaan soit leur esclave! Livre de la Genèse, chapitre 9, versets 20 à 27.
À quel instant précis Cham5 reçoit-il une malédiction ? En vérité, il n’est jamais maudit. La malédiction énoncée par Noé, figure importante de la Bible, ne concerne pas Cham lui-même, mais plutôt son fils Canaan. Ainsi, l’expression « malédiction de Cham » est en réalité un terme incorrect. Pour mieux comprendre la lignée des descendants de Noé, il est utile de se référer à la « Table des Nations ».
La « Table des Nations » : comprendre la généalogie biblique

La « Table des Nations6 » est un répertoire généalogique qui détaille les descendants de Noé et leur dispersion à travers le monde après le Déluge. Présentée dans le Livre de la Genèse, chapitre 10, cette liste biblique se concentre sur les peuples et sociétés connus au moment de la rédaction du texte.
Les « Générations de Noé7 » comprennent une liste de 70 noms, représentant différentes ethnies ou lieux mentionnés dans la géographie biblique. Cette liste inclut les trois fils de Noé – Sem, Cham et Japheth – ainsi que plusieurs de leurs petits-fils, tels que Dedan, Pout, Mizraïm, Cush et Canaan, et d’autres descendants comme Nimrod, Heth, Jebus et Amorus.
Selon la « Table des Nations » et les historiens de l’antiquité qui s’en inspiraient, Cham était considéré comme l’ancêtre des peuples d’Afrique, mais aussi de ceux établis en Arabie, en Syrie/Palestine et en Mésopotamie. Cette perspective admet implicitement l’origine africaine des populations et territoires mentionnés.
L’origine exacte du nom Cham (ou Ham en hébreu) n’est pas définitivement établie, mais il est souvent associé au terme hébreu signifiant « brûlé », « noir » ou « chaud », dérivé du mot égyptien ancien « Km« , qui signifie « noir »8. Il est notable que, malgré les écrits des historiens antiques, les historiens occidentaux du XIXe siècle ont classé les Hamites/Chamites9, descendants de Cham, comme un sous-groupe de la « race caucasienne ».
Interprétation raciste de textes sacrés

Comme mentionné précédemment, la « malédiction de Cham » a été fréquemment invoquée pour justifier bibliquement l’esclavage et la négrophobie, bien que rien dans le passage de la Genèse 9:20-27 ne suggère que Cham ait été maudit ou qu’il était de couleur noire. Le Révérend Martin Luther King Jr10, figure emblématique du mouvement des droits civiques, a qualifié cette interprétation erronée de « blasphème ». Il n’a pas hésité à exprimer publiquement cette opinion lors de ses discours, dénonçant l’utilisation abusive de ce texte biblique :
« Je comprends qu’il y a des chrétiens parmi vous qui tentent de justifier la ségrégation sur la base de la Bible. Ils soutiennent que le Nègre est inférieur par nature à cause de la malédiction de Noé sur les enfants de Cham. Oh mes amis, c’est un blasphème. Ceci est contre tout ce que la religion chrétienne signifie. Je dois vous dire comme je l’ai dit tant de chrétiens avant, que dans le Christ « il n’y a ni Juif ni Gentil, il n’y a ni esclave ni libre, il n’y a ni homme ni femme, car nous sommes tous un en Christ Jésus« . Révérend Martin Luther King Jr. ~ « Lettre de Paul aux chrétiens américains« , prononcé à l’Eglise Baptiste de Dexter Avenue, le 4 Novembre 1956 à Montgomery en Alabama.

Ibn Khaldoun11, un historien du XIIe siècle issu d’une famille andalouse d’origine arabe et souvent considéré comme le précurseur de la sociologie moderne, confirme dans son œuvre « Prolégomènes » (Al Muqqadima en arabe) l’existence d’une interprétation négrophobe de la « malédiction de Cham » :
« Quelques généalogistes n’ayant aucune connaissance de l’histoire naturelle ont prétendu que les Nègres, race descendue de Cham, fils de Noé, reçurent pour caractère distinctif la noirceur de la peau, par suite de la malédiction dont leur ancêtre fut frappé par son père, et qui aurait eu pour résultat l’altération du teint de Cham et l’asservissement de sa postérité.
Mais la malédiction de Noé contre son fils Cham se trouve rapportée dans le Pentateuque, et il n’y est fait aucune mention de la couleur noire. Noé déclare uniquement que les descendants de Cham seront esclaves des enfants de ses frères. L’opinion de ceux qui ont donné à Cham ce teint noir montre le peu d’attention qu’ils faisaient à la nature du chaud et du froid, et à l’influence que ces qualités exercent sur l’atmosphère et sur les animaux qui naissent dans ce milieu.« Ibn Khaldun, Al Muqqadima, 1ère Section, 3e Discours Préliminaire
Il est important de noter qu’Ibn Khaldun, malgré sa renommée en tant qu’historien et sociologue, avait des vues négrophobes marquées. Dans son œuvre « Prolégomènes », il a remis en question l’humanité des Africains sub-sahariens, les comparant à des animaux sauvages. Ses déclarations telles que « les seuls peuples à accepter l’esclavage sont les nègres, en raison d’un degré inférieur d’humanité, leur place étant plus proche du stade animal » le placent clairement parmi les défenseurs de la traite négrière et de l’esclavage des Noirs. Ces propos discréditent une partie de son œuvre, en particulier ses commentaires dénigrants envers les populations du sud du Sahara :
« Au sud de ce Nil existe un peuple noir que l’on désigne par le nom de Lemlem. Ce sont des païens qui portent des stigmates sur leurs visages et sur leurs tempes. Les habitants de Ghana et de Tekrour font des incursions dans le territoire de ce peuple pour faire des prisonniers. Les marchands auxquels ils vendent leurs captifs les conduisent dans le Maghreb, pays dont la plupart des esclaves appartiennent à cette race nègre.
Au delà du pays des Lemlem, dans la direction du sud, on rencontre une population peu considérable ; les hommes qui la composent ressemblent plutôt à des animaux sauvages qu’à des êtres raisonnables. Ils habitent les marécages boisés et les cavernes ; leur nourriture consiste en herbes et en graines qui n’ont subi aucune préparation ; quelquefois même ils se dévorent les uns les autres : aussi ne méritent-ils pas d’être comptés parmi les hommes. » Ibn Khaldun, Al Muqqadima 3e partie, éd. Quatremère, trad. de Slane

Bien que la Bible ne mentionne jamais explicitement que Cham était de couleur noire, il a été associé à cette couleur en raison de l’étymologie de son nom, qui signifie « sombre » ou « brun ». Par la suite, certaines traditions rabbiniques, telles que celles consignées dans le Talmud babylonien, avancent que Dieu aurait maudit Cham pour avoir eu des rapports sexuels à bord de l’arche, et que cette malédiction se serait manifestée par un changement de couleur de sa peau.
« Nos Rabbins ont enseigné : Trois copulaient dans l’arche, et ils ont tous été punis – le chien, le corbeau, et Cham. Le chien fut condamné à être attaché, le corbeau expectorait [sa semence dans la bouche de son compagnon]. Et Cham fut frappé dans sa peau. » Talmud, Sanhedrin 108b
Selon certaines traditions juives, Noé aurait maudit Cham pour avoir castré son père. Bien que le Talmud se concentre uniquement sur Cham, le midrash12 va plus loin en affirmant que « Kush vient de lui », faisant référence à sa couleur noire, et que la malédiction ne concernait pas seulement Cham, mais également son fils aîné Kush, identifié comme un Africain sub-saharien.
L’idée que les Africains noirs, en tant que « descendants de Cham », auraient été maudits et rendus noirs à cause de leurs péchés, était moins répandue au Moyen Âge qu’elle ne le fut durant les 18ème et 19ème siècles, période de la traite négrière transatlantique. Les nations européennes de cette époque, engagées dans le capitalisme et l’esclavage (des termes souvent utilisés de manière interchangeable), n’ont pas hésité à justifier l’esclavage, un crime contre l’humanité, par les péchés supposés de Cham. Cette justification servait à produire une idéologie conforme aux intérêts de l’élite blanche de l’époque.
La malédiction de Cham dans le contexte colonial

Au 19ème siècle, des pseudo-scientifiques occidentaux ont classé la soi-disant race Hamitique13 comme un sous-groupe de la « race » caucasienne et de la « race » sémitique. Cette classification englobait les populations non sémitiques originaires d’Afrique du Nord et de la Corne de l’Afrique, y compris les anciens Égyptiens14.
Les partisans de la théorie Hamitique soutenaient que cette prétendue « race hamitique » était supérieure ou plus avancée que les populations dites négroïdes d’Afrique subsaharienne. Selon cette hypothèse, qui relève davantage de la fantaisie pseudo-scientifique, la majorité des réalisations significatives de l’histoire africaine auraient été l’œuvre des « Hamites » ayant migré vers l’Afrique centrale. Ces derniers auraient apporté avec eux de nouvelles coutumes, langues, technologies et compétences administratives. Au début du 20ème siècle, cette théorie jouissait d’une grande popularité.
Un anthropologue britannique, également médecin et chercheur en pathologie médicale, a affirmé que tout ce qui avait de la valeur en Afrique avait été apporté par les Hamites, considérés comme une variante de la « race blanche » :
« Les civilisations d’Afrique sont les civilisations des Hamites… Les migrants hamites étaient des Caucasoïdes pastoraux, arrivés vagues par vagues, mieux armés et d’esprit plus vif que les agriculteurs nègres à peau sombre. » Josef Ki-Zerbo ~ « General history of Africa, II: Ancient civilizations of Africa« , 1986

Les puissances coloniales européennes ont été fortement influencées par la théorie Hamitique, ce qui a eu un impact notable sur leurs politiques coloniales au cours du XXe siècle. Le cas du Rwanda est particulièrement significatif et tragique. Durant la période coloniale, les administrateurs allemands puis belges ont manifesté une préférence pour les Tutsis par rapport aux Hutus, se basant sur cette théorie raciste infondée. Des pseudo-experts occidentaux ont avancé que ce favoritisme était un facteur clé ayant contribué au génocide Tutsi de 199415.
« Durant au moins un siècle, celui de la mainmise coloniale, l’hypothèse hamitique (…) a été une clé de voûte de l’africanisme. L’explication de tout trait culturel par l’intervention de conquérants ou d’immigrants qualifiés de «Hamites» par opposition aux «Nègres en tant que tels», est devenue un schéma récurrent et omniprésent« Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda ~ Rwanda racisme et génocide, 2013
Certains pseudo-scientifiques de l’époque coloniale avançaient que l’empire du Kitara16 avait été fondé par une dynastie d’origine hamitique, ce qui a servi de prétexte aux Européens pour affirmer la supériorité présumée des Tutsis sur les Hutus17. Cette affirmation était faite malgré le fait que les deux groupes parlent le kinyarwanda18, une langue bantoue. Les Tutsis étaient donc perçus comme ayant des origines hamitiques blanches, une idée basée sur leur morphologie.
Interprétations et usurpations historiques

Cependant, les Occidentaux n’ont pas été les seuls à adopter le mythe hamitique. Plusieurs organisations militantes afro-américaines ont également réutilisé la notion d’identité hamitique, souvent pour défendre les intérêts de la communauté noire, mais parfois, comme dans la région des Grands Lacs, pour justifier l’injustifiable. Parmi les promoteurs de cette théorie, on trouve :
George Wells Parker19, un activiste politique et écrivain afro-américain, co-fondateur de la Hamitic League of the World20 [14] en 1917. Avec cette organisation, Parker visait à :
« [d’]inspirer au nègre de nouveaux espoirs, les rendre ouvertement fiers de sa race et de ses grandes contributions au développement religieux et à la civilisation de l’humanité ». George Wells Parker ~ Children of the Sun (reprint ed.), Baltimore: Black Classic Press. (1978)
Ce nationaliste noir, fervent défenseur de la fierté africaine et du progrès économique de la communauté noire, prônait :
« [qu]’il y a cinquante ans, on n’aurait pas rêvé que la science défendrait le fait que l’Asie fut le foyer des races noires aussi bien que l’Afrique, mais cela s’est simplement fait« . George Wells Parker ~ Children of the Sun (reprint ed.), Baltimore: Black Classic Press. (1978)

Noble Drew Ali21, qui a fondé en 1913 la Moorish Science Temple of America22, a élaboré, au sein de son organisation à la fois nationaliste noire et religieuse, la notion de l’Homme Noir Asiatique23 :
« Les fils et les filles déchus de la nation asiatique d’Amérique du Nord doivent apprendre à aimer au lieu de haïr ; et connaître leur moi supérieur et leur moi inférieur. C’est l’union du Saint Coran de la Mecque pour l’enseignement et l’instruction de tous les Américains maures, etc. La clé de la civilisation était et est entre les mains des nations asiatiques. Les Maures, qui étaient les anciens Moabites, et les fondateurs de la Ville Sainte de La Mecque. » Jazia El Hammari, « Le temple de la science maure d’Amérique, une organisation religieuse d’origine marocaine ?« , yabiladi.com, 8 mai 2017.

L’Honorable Elijah Muhammad24, leader de la Nation of Islam25, a également développé la théorie de l’Homme Noir Asiatique. Selon lui, une race noire supérieure, issue de la Tribu perdue des Shabazz26, possédait originellement des traits fins et des cheveux lisses. Cependant, après avoir migré vers l’Afrique centrale, cette tribu aurait perdu sa religion et serait tombée dans une « vie de jungle »27.

L’Universal Negro Improvement Association (UNIA)28, fondée en 1920 par Marcus Garvey29, considérait quant à elle que les Éthiopiens30 formaient la « race mère ». Garvey croyait que la civilisation avait son origine dans une Éthiopie hamitique, une vision entrelacée d’éléments bibliques.
Plus récemment, l’idéologie du Hutu Power31 a promu la suprématie des Hutus sur les Hamites/Tutsis considérés comme des envahisseurs. Cette idéologie, découlant directement du mythe hamitique introduit par les colonisateurs belges et allemands, a mené au génocide Tutsi de 199432. Il est clair que de telles idéologies sont en totale contradiction avec les principes du panafricanisme.
La malédiction de Cham – une escroquerie intellectuelle

En réalité, la soi-disant « malédiction de Cham » concerne en fait Canaan, et rien dans le texte biblique ne suggère que Cham ait été maudit avec une peau noire, ni qu’il existe un lien entre la couleur de peau et la servitude. Cette interprétation erronée a d’abord émergé dans les écrits talmudiques, puis s’est propagée dans les traditions islamiques avant d’être adoptée par les chrétiens catholiques et protestants. Son objectif principal était de légitimer l’esclavage et la traite négrière, des crimes contre l’humanité.
Les historiens de l’antiquité, comme en témoigne la « Table des Nations », identifiaient Cham et sa descendance comme les peuples noirs habitant l’Afrique, la Palestine actuelle, la péninsule arabique et l’ancienne Perse. Cependant, face à la grandeur des civilisations noires d’Afrique et d’Asie, les historiens occidentaux de l’époque coloniale ont choisi de falsifier cette réalité, s’attribuant la paternité du patrimoine négro-africain de l’Afrabie33. Cette usurpation d’identité a engendré une idéologie fantaisiste et souvent néfaste, comme en témoigne le génocide au Rwanda en 1994.
Il est donc raisonnable de considérer que la prétendue « malédiction de Cham » et tout ce qui y est associé relève de l’une des plus grandes supercheries intellectuelles.
Notes et références
[3] Cheikh Anta Diop ~ Nations Nègres et Culture, tome I

