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Entrevue socio-musicale avec Tito Prince aka Tito l’Affranchi

Culture

Entrevue socio-musicale avec Tito Prince aka Tito l’Affranchi

Par SK

Tito Prince: « Plus tu es difficile à acheter, plus tu es difficile à freiner. »

Nofi a rencontré le rappeur-compositeur Tito Prince. Si vous ne le connaissez pas encore, c’est l’occasion de découvrir cet artiste aussi talentueux que perspicace . Tito Prince se fait l’héritier du rap authentique, du rap conscient, du rap constant. Artiste en mission, ancré dans le temps et pourtant en marge du système, Tito Prince se distingue par sa lucidité et son engagement envers des principes aujourd’hui dévalués. Entretien avec un affranchi

Diriez-vous que vous êtes un artiste engagé ?

Je suis engagé dans tout ce que je suis. Je suis noir, je viens de banlieue, je suis chrétien, donc je suis engagé dans tout ce qui fait Tito Prince. J’assume complètement, parce que c’est moi. J’ai mes convictions, j’en suis sûr, et je sais d’où je viens et où j veux aller.

 En revendiquant votre chrétienté, n’avez-vous pas l’impression de nager à contre-courant par rapport aux autres rappeurs qui affichent généralement leur appartenance à l’Islam?

Justement, tu n’as pas besoin d’être comme les autres pour exister. T’es en service, tu fais ce que tu as à  faire. Effectivement, je suis le seul à revendiquer ma chrétienté dans le milieu de la musique parce que pour moi c’est plus important que la musique. Ce n’est pas parce que tu veux percer que tu vas commencer à faire des dédicaces à telle ou telle religion parce  que c’est celle qui attire le plus les gens ou, celle qui est majoritaire dans ce milieu. Quand tu entres dans l’industrie il faut montrer ce que tu es.

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Du coup, est-ce qu’être chrétien vous cause des difficultés dans ce milieu ?

Oui. Tu peux te sentir exclu parce qu’être chrétien ce n’est pas une religion, c’est une relation avec Dieu. Du coup, cette relation t’emmène à connaître certaines choses, à voir avec plus de clairvoyance. Ça peut déranger dans la société parce qu’elle est bâtie sur des principes contraires à la parole que je lis dans la Bible. Donc quand tu viens comme ça, tu peux être un problème. J’ai commencé la musique il y a des années, j’ai eu mes périodes de galère mais je pense que j’arrive à un stade où je sais que ma principale préoccupation n’était pas d’entrer dans l’industrie mais plutôt d’avoir des gens qui me suivent. Du coup, tu ne calcules plus trop l’industrie, tu es dans ton truc et  ceux qui ont besoin de toi t’appellent. Ça n’empêche pas qu’on m’appelle pour des projets ou que je collabore avec des artistes musulmans comme Soprano, Youssoupha ou Disiz. Ce sont des gens qui respectent ce que tu es, ce que tu fais et qui m’encouragent même à me montrer tel que je suis. Et de toutes façons, j’aime bien être différent, être le premier dans un truc.

 Tu parles de repentance religieuse, mais aussi d’une forme de repentance sociale (« La pauvreté et moi, c’était à la limite de l’inceste », titre « Grand »).  Le sujet de la repentance est-il une source d’inspiration ?

Oui parce qu’en plus de la repentance sociale, il y a la repentance de la foi, de ton intérieur. Il faut chercher à devenir quelqu’un de bien pour inciter les autres à faire aussi des choses bien. La pauvreté par exemple,  j’ai dû m’en séparer comme d’un frère siamois. On naît avec donc c’est difficile de s’en détacher parce que tout a été mis en place pour que tu aies des difficultés à t’en séparer, pas seulement de la pauvreté mais tout ce qu’elle englobe. Dans cette situation, on peut te proposer des facilités qui sont en fait un piège puisque tout l’environnement a été créé pour t’empêcher de rompre avec cette misère. Par exemple, pour ceux qui viennent d’Afrique, tes parents ont des diplômes mais qui ne sont pas reconnus ici. Donc un d’eux peut avoir fait médecine au Congo pour être  finalement femme de ménage ici. Ensuite, la monnaie africaine, le Franc Cfa, qui est là-bas est contrôlée ici en France à Clermont-Ferrand. Il est envoyé en Afrique et chaque année elle doit en reverser une part en plus, c’est la France qui décide du montant qui est envoyé. On tient ton portefeuille, donc même quand la diaspora veut venir ici, tout est fait pour qu’elle ne puisse pas prospérer. Ainsi, elle se reproduit et fait des enfants qui naissent dans cette médiocrité. Qui iront dans des écoles avec des professeurs un peu bancals (rires). Il y a de bons profs dans les ZEP mais en générale, ce ne sont pas les meilleures écoles qui poussent dans nos quartiers.

Conscient de tout ça, est-ce que ta perception des choses est-elle différente ?

Oui parce que tout ça je l’ai vécu. Je sais ce que c’est que de se retrouver dans cette situation là et d’être attiré par le deal ou le braquage. On t’a créé des situations difficiles desquelles il est compliqué de sortir. Alors tu passes par d’autres voies que tu créés toi-même, ou que tu as l’impression de créer toi-même mais qui ont été créées pour toi. Ça m’a frustré et maintenant que j’ai trouvé la porte de sortie, je pense normal de dire aux autres qu’on peut faire autrement. Tu dois le dire à ceux qui connaissent comme toi cette situation. Pour moi c’était impossible de ne pas en parler, quitte à gagner moins d’argent. Même si je dois prendre plus de risques, mettre plus de temps pour y arriver.

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 Est-ce que tu te verrais changer de style dans quelques années pour des textes plus conformistes ?

Non. Pour moi, quelqu’un qui rappe pose forcément des textes conscients. A l’origine, le rap existe pour ça et avec cette forme on peut divertir tout en faisant passer son message. C’est le cas avec d’autres genres musicaux. Si on prend Stromaé, on voit qu’il fait de la musique très entraînante mais on sent le côté anticonformiste dans ses paroles.

 Tu as un bac, pourquoi avoir fait ce choix de carrière ?

Après mon bac (j’étais en classe avec mon cousin qui est mon manager aujourd’hui), j’ai été à l’Université de Marne la Vallée pour suivre des études d’audiovisuel. Je passais déjà mon temps à écrire des textes pendant les cours (rires). Je n’avais pas envie de faire ça, d’avoir un boulot normal. Je savais que j’avais plus à apporter aux autres, j’avais trop de choses à dire. Je pensais savoir bien les dire.

 Quel a été ton déclic ?

Je suis entré à al SNCF comme aiguilleur. Je gagnais bien. Puis, j’ai arrêté. Je voyais la vie des gens, en gros ils devenaient tous retraités sans avoir rien fait. C’est bien, tu es au chaud, dans ton bureau, tu gagnes correctement mais j’avais l’impression de garder une partie de moi morte, inactive. Clairement, c’est ma foi qui m’a convaincu de me lancer dans la musique. C’est par la grâce de Dieu que je suis là. Il n’y a qu’une fois que tu es dans la voie qui t’es destinée que tu te sens épanoui.

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Dirais-tu que tu es comme en mission ?

Pour moi on est tous en mission. Après, chacun est libre de l’accomplir ou non. L’autre jour je passais devant la station Rosa Parks, je me disais que si elle n’avait pensé qu’à elle, on n’en serait même pas là. Elle ne sait pas qu’aujourd’hui des lieux portent son nom, parce qu’en agissant à l’époque, elle ne s’est pas dit : « Je ne vais penser qu’à ma gueule, je ne veux pas me faire allumer, je reste au fond du bus. » Quand tu te dis ça, tu es sous un contrôle préférable pour ceux qui aiment dominer les autres. Nous lorsqu’on parle de s’en sortir on pense à nous, nos enfants, notre famille et pour nous c’est ça réussir. ça fait partie de la réussite mais ce n’est pas tout.

En tant que Congolais de la diaspora, te sens-tu concerné par les actualités du Congo, de l’Afrique ?

Je me sens plus que concerné. Nos parents sont nés là-bas et on a encore de la famille là-bas. Je n’ai jamais été parce que mes parents n’avaient pas les moyens de m’y emmener. Je voyais souvent mes potes du Sénégal ou de la Côte d’Ivoire partir mais pour eux les billets étaient moins chers (rires). Nous étions sept donc c’était compliqué financièrement. C’est un projet pour moi d’y aller. Pour les informations je me tiens au courant, je publie parce que quoiqu’il arrive ça touche toujours quelqu’un de ta famille. T’es au courant des mariages comme t’es au courant des enterrements, tu es pleinement dedans. On reste connectés parce qu’à la maison ça parle lingala, on mange les plats de là-bas, tu es né comme ça, tu n’es pas né en aimant la choucroute mais le foufou (rires). Tout ce qui touche le Congo me touche et en réalité tout ce qui touche l’être humain me touche. J’aime l’égalité donc j’ai tendance à surtout parler des infos qu’on couvre le moins.

Tu as participé à la Bande-Originale du film « Le gang des Antillais », comment s’est faite la rencontre ?

James Bks m’avait rencontré dans mes débuts, dans le studio de Francky Montana, un des animateurs  de Neuilly-Plaisance (Seine-Saint-Denis). Entre-temps on s’est perdus de vue pour se retrouver lors d’une émission radio. Il m’a parlé du film, et m’a proposé un track avec une direction précise pour parler du braquage. Ça ne me plaisait pas et j’ai refusé. Je n’avais pas encore vu le film donc j’avais du mal à me faire une idée. Je croyais qu’il s’agissait de faire l’apologie du braquage, j’ai vécu certaines de ces choses là, comme je le raconte dans mon titre « Zaïko « et j’apporte plus une prise de conscience à travers cet acte. Ensuite, il m’a envoyé le script et des cènes du film parce que je ne fais rien qui n’entre pas dans mes convictions, quel que soit le chèque qu’on me propose.

C’est la teneur du film qui t’as poussé à accepter ?

Oui parce qu’en plus ils m’ont laissé mettre ma patte sur ce projet, sans m’imposer des choses. Dans ce titre (J’aurais dû), je livre un regard conscient sur le braquage, sans faire la morale mais en me focalisant sur l’état d’esprit dans lequel tu es à ce moment là. Même lorsque que tu réussis ton braquage, tu n’es pas libéré.  Il n’y a qu’à cette condition que j’acceptais de poser. Ce n’est pas l’argent qui me guide, l’argent est seulement un outil, ça part, ça revient mais tu en auras si tu travailles. Mon message passe avant, la preuve je suis dans le film avec mes convictions. C’est aussi pour montrer aux petits que lorsque tu viens d’en bas, il ne suffit pas qu’on te propose un chèque pour que tu acceptes. Des anciens du rap m’ont raconté qu’ils avaient entendu dire en maison de disque : « Un renoi tu lui donnes un chèque, tu fais ce que tu veux avec lui. » J’ai déjà dit non à de grosses sommes dans le rap, pour me contenter de petites. Et finalement, je pense que c’est pour ça qu’on me recrute (rires). En tous cas j’ai été très touché de voir qu’on entendait ma voix dans le film. C’est un honneur.

Refuser des chèques par conviction, ça fait de toi un mauvais business man non ?

Plus tu es difficile à acheter, plus tu es difficile à freiner. Je veux que d’autres derrière moi sortent aussi de leur situation. Sinon, je m’assois dans le fond du bus et je ferme ma bouche comme tout le monde. Je préfère m’asseoir devant et prendre des risques en apportant à tous ceux qui ont besoin de s’asseoir devant après. C’est pour ça que je remercie le directeur artistique Loïc Arnott de la maison de disque Keyzit et du label Interlude duquel je fais partie. Tous ceux avec qui j‘ai travaillé ont toujours cru en moi et m’ont toujours laissé faire. Je prouve en fait qu’il n’y a aucune différence entre celui qui gagne de l’argent et moi puisqu’on en gagne tous les deux. C’est juste les moyens et les chemins empruntés qui sont différents.

Quels sont les projets à venir ?

L’album Toti Nation 2 arrive le 9 décembre. C’est la suite de Toti Nation 1 qui est sorti le 14 août dernier. On pourra le retrouver dans tous les stores et en précommande dès maintenant sur les plateformes de téléchargement. J’ai encore plein de choses à dire. Il faut que les gens soutiennent. Parce que dans un combat différent de celui des autres, c’est pas facile d’avoir des portes ouvertes, donc plus ils soutiennent plus ça me permet d’exister.

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