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« Maman noire et invisible » de Diaratou Kebe, le parcours du combattant de la mère afro en France

Culture

« Maman noire et invisible » de Diaratou Kebe, le parcours du combattant de la mère afro en France

Par SK

« Il faut savoir qu’un protocole de « terme ethnique » avait été mis en place pour les grossesses des femmes dites « Africaines ». »

Comment se passe la grossesse d’une future maman noire en France ? C’est ce que l’auteur, Diaratou Kebe, nous raocnte dans son ouvra « Maman noire et invisible » aux éditions la Boîte à Pandore. Son témoignage sur le fait d’être une citoyenne non-intégrée, en ce qu’elle ne trouve pas de réponse spécifiques pour aux interrogations que suscite sa grossesse. Une femme noire, enceinte, comme des milliers d’autres et que l’Etat français peine à encadrer. Préjugés, absence de conseils adaptés, racisme…

Ce combat c’est celui de plusieurs femmes qui, comme Diaratou Kebe, auront à mettre au monde et élever un enfant Noir dans une société visiblement pas prête à leur donner la même place qu’aux autres.

Pourquoi « invisible » ? D’après ce que vous racontez, la maman noire semble plutôt faire tâche.

Je ne me déprécierais pas en disant que je fais « tâche » ! Le terme invisible sert ici à bien faire comprendre que les femmes noires ne sont pas insérées dans l’espace public français en dépit d’une présence importante. Un exemple pour illustrer mon propos : lors de la récente polémique sur les nominations aux Oscars on a interrogé des acteurs non blancs mais aucune actrice noire française… Même après la sortie de Julie Delpy (« Il est plus facile d’être un afro-américain à Hollywood qu’une femme ») les médias mainstream n’ont  mêmes pas envisagé d’aller interroger les concernées,  c’est -à-dire celles qui sont à la fois femmes et noires et dont apparemment madame Delpy fait peu cas…. Cette invisibilisation de la femme noire,  pas uniquement des mamans noires, est quasi systématique en France. Si j’ai choisi le thème de la maternité c’est parce que je suis une jeune maman. Les livres de grossesses, les magazines sur la parentalité sont uniquement dédiés à la grossesse et maternité des femmes blanches. On n’y trouvera pas d’informations pour les mamans comme moi pour mes cheveux, ma peau, etc…

 

« Des études américaines ont montré que la prise en charge des personnes noires n’est pas la même que pour les blancs. »

Selon vous, les femmes noires enceintes subissent un traitement particulier ?

Je vais commencer par dire que les grossesses des unes et des autres sont à la fois pareilles et différentes. Sur le plan physiologique c’est la même mécanique qui est en jeu après, on ne vit pas la grossesse de la même façon, là encore c’est normal. L’un des gros problèmes que l’on peut retrouver dans le milieu médical ce sont les biais et préjugés attachés à nos corps noirs. Pendant mon adolescence j’ai souvent entendu les femmes de mon entourage se plaindre d’un nombre très élevé de césariennes parmi elles. C’était dans les années 80-90, il faut savoir qu’un protocole de « terme ethnique » avait été mis en place pour les grossesses des femmes dites « Africaines ». Il n’était pas rare qu’un praticien déclenche un accouchement en fin de grossesse sur la seule couleur de peau d’une patiente et voire une césarienne. Lors de ma grossesse l’anesthésiste pour la péridurale m’a clairement dit que les femmes africaines avaient plus de césariennes du fait de leur bassin « plus petit ». Au delà de ce cas particulier, les femmes noires enceintes comme dans la vie de tous les jours subissent ce que j’appelle des micro agressions (toutes les femmes noires de manière générale) : « vous parlez bien le français pour une femme noire »,  « ah c’est votre 3ème enfant ça fera plus pour les allocations familiales », « mais vous ne connaissez pas la pilule ?», « alors il a un père cet enfant ? », etc….

Diaratou Kebe, auteure du livre « Maman noire et invisible. »

 

Pendant votre grossesse avez-vous eu peur que votre prise en charge et celle de votre enfant soit bâclée ?

Non pas particulièrement, la prise en charge est « intense » et minutieuse en France beaucoup de rendez vous, d’examens etc… La condescendance de certains médecins m’a mise mal à l’aise, est ce qu’il en aurait été autrement si j’avais été une jeune immigrée, ou si j’avais eu un accent prononcé dit « africain » …Plus haut j’ai parlé des biais et préjugés c’est à mon sens ce qui détermine entre autre la relation patient/praticien. Des études américaines ont montré que la prise en charge des personnes noires n’est pas la même que pour les blancs. Je ne porte pas le voile mais je suis sûre que si c’était le cas il aurait plus ou moins posé problème … Que se passe t-il dans la tête des personnes victimes de racisme ? Et pendant la grossesse est ce que la mère transmet son sentiment d’injustice ? Cela m’a beaucoup travaillé pendant ma propre grossesse et je n’ai toujours pas de réponses… C’est ce « traitement » pendant la grossesse que j’essaye de questionner car nos émotions, la santé mentale face au racisme sont rarement pris en charge…

« Je fais attention aux livres, aux dessins animés, aux médias, etc… »

 

Comment peut-on faire face à ces discriminations, quels sont les recours ?

On condamne trop peu le racisme en France et comme on peut le voir dans les médias la parole raciste s’est libérée et ce au plus haut sommet de l’Etat, chez les élites, les intellectuels, etc… On ne doit pas accepter les discriminations. Si l’on est victime de racisme c’est à nous d’apporter la preuve or, rien de plus sournois que de dire à un candidat noir pour un emploi que le poste est déjà pourvu alors que l’annonce sera remise en ligne dès le lendemain. Difficile de prouver que l’on a fait l’objet d’un contrôle au faciès face à un représentant de l’Etat…. Et l’autre gros point noir de l’antiracisme en France c’est qu’il est d’abord le fait de l’Etat, les grosses associations qui ont les moyens financiers sont des officines de l’Etat, et au vu de leur bilan plus que mitigé (la dernière étude sur les discriminations montre bien que peu de choses ont été faites) on peut légitimement se poser la question de leur rôle…. Mon avis personnel : il faudrait donner des moyens financiers aux associations qui luttent sur le terrain et dissoudre l’antiracisme d’Etat….

 

Comment expliquez-vous à votre enfant sa place dans la société française et les difficultés qu’il devra affronter ?

Je mets un point d’honneur à dire qu’être Noir n’est pas un problème. Il est très jeune donc pour l’instant nous nous attachons à lui montrer que le monde ne s’arrête pas au prisme dominant. L’important est de lui faire comprendre qu’il a des identités multiples comme nous ses parents et que même si cela le rend suspect aux yeux des autres, il ne doit jamais douter de sa légitimité !

« Je prendrais le temps de lui parler de notre histoire qui ne commence pas à l’esclavage ni à la colonisation. »

Pour ce qui est des difficultés, c’est le plus compliqué à mes yeux en tant que parent. C’est même le point de départ de mon livre. L’idée qu’il puisse être un jour victime de racisme m’indigne au plus haut point. Je sais que ce jour arrivera et la seule chose que je peux faire c’est le préparer lui expliquer le racisme, discuter avec lui et ne rien laisser passer en matière de discriminations, préjugés, etc,… que ce soit à l’école, dans la vie de tous les jours mais surtout dans les représentations : je fais attention aux livres, aux dessins animés, aux médias, etc…Il peut, à priori, tout voir mais je discute avec lui (à son niveau bien sûr) sur le manque de représentation, ou la sur-représentation des nôtres dans certaines thématiques. Je prendrais le temps de lui parler de notre histoire qui ne commence pas à l’esclavage ni à la colonisation. Le challenge pour nous en tant que parents c’est de tenter de lui transmettre une conscience antiraciste.

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Dans l’éducation, quelle part accordez-vous à votre culture africaine (pour vous et pour votre fils) ?

Elle est importante dans notre éducation mais je ne perds pas de vue que je suis née ici tout comme mon fils. Ce qui signifie que mon éducation occidentale compte autant que ma culture africaine. Mon fils a la chance d’avoir tous ses grands-parents en France donc la transmission se fait naturellement. Il ne s’agit pas de privilégier l’une ou l’autre mais d’être fiers de nos identités multiples.

« Si quelqu’un parle à ma place et qu’il est blanc qui plus est, je n’ai aucun scrupule à questionner sa crédibilité. »

 

Selon vous, au niveau de la société française, qu’est-ce qui pourrait faire changer le regard que l’on porte sur la femme noire ?

Vaste question…. A mon avis il faut se réapproprier nos cultures et nos histoires. C’est à nous de parler de nous-mêmes, de créer et d’entreprendre. Pour nous et par nous. Tant que la femme noire sera vue et présentée par le prisme blanc, on aura des dossiers spéciaux dans les magazines mal écrits par des rédactions médiocres qui n’embauchent pas des voix différentes, un effacement pur et simple des femmes noires avant nous qui ont lutté pour leurs droits… Il faut imposer notre narration pour nos vécus. Si quelqu’un parle à ma place et qu’il est blanc qui plus est, je n’ai aucun scrupule à questionner sa crédibilité. Et nous devrions tous le faire car la situation dure depuis trop longtemps maintenant. A nous de créer nos espaces comme celui ci, à nous d’encourager nos paires, à nous de soutenir nos experts.

 

« Il n’y a pas une femme noire mais des femmes noires et toutes les voix comptent et méritent d’être entendues, du coup je pense essayer de les mettre en lumière. »

 

Avez-vous eu le retour d’autres mères sur votre témoignage ?

Énormément de retours ! Les retours sont positifs et j’apprécie beaucoup le fait qu’on ait pris le temps de me lire ! Ce qui revient le plus souvent chez les personnes qui ne sont pas militantes c’est le fait de pouvoir poser des mots sur des situations vécues comme les micro-agressions, le colorisme, etc…

Parfois, j’ai aussi des témoignages très durs d’autres mamans noires sur certains points que je n’ai pas évoqués dans le livre. Il n’y a pas une femme noire mais des femmes noires et toutes les voix comptent et méritent d’être entendues, du coup je pense essayer de les mettre en lumière. J’ai des retours négatifs ce que je comprends aussi, en générale, la critique est toujours constructive. Il y a aussi des femmes noires qui ne sont pas mamans et des papas qui ont aimé le livre.

Certaines personnes m’ont dit qu’elles sont restées sur leur faim, je le comprends aisément et j’essaye de développer certaines questions par le biais de rencontres IRL et je continuerais sur le blog (clumsy.fr).

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