CULTURE

Allada, un des plus puissants royaumes d’Afrique de l’Ouest

Fondé au plus tard au XVIe siècle, Allada est l’un des plus importants royaumes de la côte ouest-africaine avant sa conquête au XVIIIe siècle.

Par Sandro CAPO CHICHI

 La culture de ce royaume s’est largement diffusée vers les Amériques, via la traite transatlantique. De nombreuses communautés de la diaspora noire des Amériques originaires du Golfe du Bénin utilisent des dérivés du terme Allada pour se désigner eux-mêmes et leurs cultures.

Les origines

La date de fondation du royaume d’Allada est difficile à définir. La plus ancienne référence à ce royaume semble attestée dans une carte portugaise de 1539 où est mentionnée, près du royaume de Bénin, une localité appelée Arida et qui semble correspondre à Allada. La tradition, mythique, présente la fondation d’Allada comme le résultat de la migration d’un prince du royaume adja de Tado. Tueur du roi ou d’un prince local, il doit fuir. Il prendra le surnom d’Adjahouto (littéralement le « tueur d’Adja »). Adjahouto, ou l’un de ses descendants, et ses partisans fondent alors le royaume d’Allada après s’être mêlés aux populations autochtones. En naîtra le peuple ayizo.

Le royaume

La capitale du royaume se trouve non pas dans l’actuelle ville d’Allada, mais sur le site proche de Togudo-Awute. Cette capitale était autrefois connue par les Européens sous un nom ressemblant à Assem, Zima ou Assimah. D’une vingtaine de kilomètres, elle est apparemment peuplée par 30 000 habitants en 1660. Il y existe une cité royale composée de plusieurs palais dont certains à plusieurs étages et entourée par des murs. Le royaume, lui, s’étend à travers ses tributaires et ses conquêtes, à l’est jusqu’au Nigeria en incluant l’état yoruba d’Apa ; à l’ouest, il inclut le royaume de Ouidah et au nord, au début du XVIIIe siècle, le royaume de Dahomey.

Les relations extérieures

En tant qu’État puissant du Golfe du Bénin, Allada fut l’un des premiers royaumes à entrer en contact avec les Européens sur cette région. Ces contacts se firent notamment dans un but d’évangélisation. La langue du royaume, l’ayizo, est par exemple la première langue ouest-africaine écrite dans un texte avec des caractères latins avec la traduction de l’ouvrage de catéchisme appelé « Doctrina Christiana » et datant de 1658. Une bonne partie des commerçants ayizo parle le portugais, qui est la langue de communication entre Ayizos et Européens dans le royaume.
Le roi d’Allada, sur le trône en 1670, est également lusophone depuis son éducation dans un monastère sur l’île de São Tome. Des ambassadeurs lusophones du royaume, dont le célèbre Mateo Lopes, ont même été envoyés en France pour y rencontrer le roi Louis XIV et y établir un traité commercial entre leurs royaumes respectifs.

La traite transatlantique occupa une bonne partie de ces relations entre Allada et l’Europe. L’ampleur de ce commerce honteux fut considérable, et les populations d’Allada en payèrent un prix considérable.
Ainsi, à Cuba comme en Haïti, les descendants de populations de langues gbe et leur cultures en général sont appelés Arara ou (a)Rada qui sont des déformations du nom d’Allada. Le mot vaudou étant originaire des langues gbe et les esclaves rada ayant été décrits comme les « véritables sectateurs du vaudou », on peut penser que des populations originaires ont eu un rôle prépondérant dans cette religion toutefois purement haïtienne qu’est le vaudou. Le célèbre Toussaint Louverture est aussi présenté comme étant originaire de la famille royale d’Allada. Son père, que la tradition présente comme Gaou Guinou serait le fils d’un roi. La tradition royale d’Allada présente aujourd’hui un certain prince et général Gahou Déguénon comme ayant pris la route vers les Amériques en homme libre sur un bâteau d’amis français. Une tradition familiale de Toussaint Louverture présente, quant à elle, Gaou Guinou comme ayant dû migrer en tant que captif après une guerre.

Outre les Européens sur la côte, les relations extérieures du royaume d’Allada sont principalement orientées vers trois États. L’Empire yorouba d’Oyo situé dans l’actuel Nigeria, celui d’Ouidah, situé plus au sud, et celui du Dahomey, au nord.
Les relations d’Allada avec Oyo semblent avoir été celles d’un État vassal à son suzerain. Oyo, notamment grâce à sa cavalerie, s’est vu octroyer un avantage militaire sur les autres armées de la région qui n’en possédaient pas. À cause des mouches tsé-tsé présentes dans les royaumes de la forêt ouest-africaine, il ne leur était pas possible d’élever des chevaux, particulièrement vulnérables aux attaques de ces insectes. Grâce à sa position proche de populations au nord du fleuve Niger, Oyo put acheter des chevaux aux populations peules du Nord et forma une cavalerie qui, à un moment de son histoire, soumit  le royaume d’Allada. L’influence culturelle d’Oyo sur Allada est grande, et ses habitants ont été décrits par un voyageur européen contemporain comme préférant parler la langue des Yorubas qu’ils considèrent comme plus noble que la leur. En tant que tributaire d’Oyo, c’est ce dernier qui contrôle véritablement la traite transatlantique que pratique Allada. En outre, le royaume aïzo doit payer un tribut à l’empire yoruba.

Le royaume de Ouidah est un autre rival d’Allada. Bien qu’en étant le tributaire, Ouidah essaie à plusieurs reprises de se libérer de la tutelle d’Allada. Pour le forcer à payer son tribut, Allada alternera entre guerres et blocus du port de Ouidah. Des partis extérieurs comme Oyo, le royaume akan d’Akwamu (Ghana) et le royaume du Dahomey seront sollicités.

En 1724, Sozo, roi d’Allada, fut victime d’une invasion par le royaume de Dahomey, son ancien tributaire du Nord soutenu par son frère, présenté par les voyageurs européens sous le nom d’Hussar. Déjà affaibli par une expédition punitive d’Oyo et par des révoltes internes de la part de ses tributaires de Badagry, d’Ekpe ou de Ouidah, Allada s’inclina au cours d’une bataille sanglante de trois jours en 1724. Agadja, le roi du Dahomey, ignora Hussar et installa sur le trône un fils de Sozo. Hussar sollicita ensuite l’aide d’Oyo pour chasser le Dahomey d’Allada, ce qu’il fit.
Lors du retrait des forces d’Oyo, Agadja réoccupa Allada et se débarassa de Hussar. Se revendiquant comme le successeur des rois d’Allada, Agadja déplaça sa capitale près de l’ancien site de Togoudo Awute, créant une nouvelle ville également appelée Allada. Bien qu’abandonnée comme capitale au profit d’Abomey par le successeur d’Agadja, Tegbessou (1732-1774), Allada continuera à jouer un rôle fondamental dans l’idéologie des rois du Dahomey, qui s’y feront couronner et la considéreront officiellement comme le lieu d’origine de leur dynastie et, comme c’est souvent le cas en Afrique, l’endroit où ils retourneront après la mort.

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