Mali : comment l’offensive du JNIM et du FLA fragilise le pouvoir d’Assimi Goïta

Après une offensive coordonnée du JNIM et du Front de libération de l’Azawad, le Mali traverse l’une des crises les plus graves depuis l’arrivée au pouvoir d’Assimi Goïta. La mort du ministre de la Défense Sadio Camara, la pression sur Kati et le basculement de Kidal fragilisent le récit souverainiste de Bamako. Au-delà du choc militaire, cette séquence ouvre une nouvelle phase dans la guerre du Sahel, entre recomposition djihadiste, séparatisme armé, rivalités étrangères et défi régional.

Mali : comment l’offensive du JNIM et du FLA fragilise le pouvoir d’Assimi Goïta

Mali : comment l’offensive du JNIM et du FLA fragilise le pouvoir d’Assimi Goïta
Une colonne de fumée noire s’élève au-dessus de Bamako, le 26 avril 2026. AFP

Le 25 avril 2026, le Mali entre dans une séquence de crise majeure. Des attaques coordonnées frappent plusieurs points stratégiques du pays, dont Kati, Bamako, Sévaré, Gao et Kidal. Les assaillants appartiennent à deux blocs armés longtemps présentés comme distincts : le JNIM, affilié à Al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad, coalition séparatiste touarègue. Cette coordination donne à l’offensive une portée militaire, politique et symbolique considérable. Elle atteint les bases du pouvoir malien, son récit de reconquête territoriale et la crédibilité de son partenariat russe. 

La mort du ministre de la Défense, le général Sadio Camara, transforme l’attaque en choc d’État. Camara représentait l’un des piliers du régime issu des coups d’État de 2020 et 2021. Il portait la ligne sécuritaire de Bamako, le réarmement de l’armée malienne et le rapprochement stratégique avec Moscou. Son décès, confirmé après l’attaque, frappe le centre de gravité du dispositif militaire malien. 

Kati occupe une place particulière dans l’histoire politique et militaire du Mali. Ville-garnison située à proximité de Bamako, elle représente un espace de pouvoir, de commandement et de protection. Une attaque contre Kati produit donc un message clair : les groupes armés peuvent frapper près du centre du régime.

Cette offensive vise aussi les infrastructures sensibles autour de Bamako, notamment les abords de l’aéroport international, ainsi que plusieurs villes du Nord et du Centre. Les attaques ont ciblé Kati, l’aéroport international de Bamako, Kidal et Sévaré, dans une séquence que Moscou a qualifiée de tentative de coup. Le degré exact de coordination, le bilan humain complet et l’état réel du contrôle territorial restent encore partiellement incertains selon les informations disponibles. 

Le général Assimi Goïta réapparaît publiquement le 28 avril, après plusieurs jours de silence, lors d’une rencontre avec l’ambassadeur russe Igor Gromyko. Il affirme alors que la situation est « sous contrôle » et promet la neutralisation des responsables. Cette réapparition vise à restaurer l’image d’un pouvoir debout, capable de tenir Bamako et de rassurer son appareil sécuritaire. 

Mali : comment l’offensive du JNIM et du FLA fragilise le pouvoir d’Assimi Goïta

La crise prend une dimension plus profonde avec Kidal. En novembre 2023, l’armée malienne avait annoncé la reprise de cette ville, longtemps contrôlée par des groupes rebelles touaregs. Assimi Goïta avait alors présenté cette victoire comme une étape de la restauration de l’intégrité territoriale du Mali. Kidal incarnait la preuve politique du redressement militaire. 

L’offensive d’avril 2026 renverse cette séquence symbolique. Des forces russes ont été chassées de Kidal, tandis que la ville serait tombée aux mains des séparatistes après le retrait des forces maliennes et russes. Africa Corps, structure contrôlée par le ministère russe de la Défense, a confirmé son retrait de Kidal après de violents combats. 

Cette perte atteint le récit central du pouvoir malien. Depuis plusieurs années, Bamako affirme reconstruire une armée souveraine, dégagée de la dépendance française et soutenue par des partenaires plus efficaces. Kidal fonctionnait comme une preuve. Sa chute ou son basculement place cette preuve sous tension. Le pouvoir peut encore reprendre l’initiative, mais il doit désormais reconquérir un symbole qu’il présentait déjà comme restauré.

La coordination entre le JNIM et le FLA constitue l’un des points essentiels de la crise. Le JNIM porte un projet djihadiste transnational. Le FLA inscrit son combat dans une logique séparatiste ou autonomiste autour de l’Azawad. Ces deux visions diffèrent, mais leur convergence opérationnelle contre l’État malien augmente fortement la pression sur Bamako. Ces groupes, malgré leurs idéologies différentes, ont lancé des attaques coordonnées contre l’État malien. 

Cette alliance produit un effet stratégique immédiat. Le JNIM apporte une capacité de frappe, une profondeur insurrectionnelle et une expérience des attaques complexes. Le FLA apporte un ancrage dans le Nord, une connaissance fine du terrain et une légitimité locale auprès de certains réseaux hostiles à Bamako. Ensemble, ils imposent au pouvoir malien une guerre simultanée : guerre contre l’insurrection djihadiste, guerre contre le séparatisme armé, guerre contre la perte de contrôle symbolique.

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Le risque réside dans l’extension de cette coopération. Une coalition armée capable de frapper Kati, de peser sur Kidal et de diffuser l’insécurité vers plusieurs régions modifie la nature du conflit. La guerre du Sahel devient plus mobile, plus hybride, plus politique.

Sadio Camara incarnait la doctrine militaire de Bamako. Le pouvoir malien a construit une partie de sa légitimité sur le rééquipement de l’armée, la diversification des partenariats, l’usage accru de moyens aériens et la coopération avec la Russie. L’offensive du 25 avril pose donc une question centrale : comment une attaque aussi coordonnée a-t-elle pu atteindre des lieux aussi sensibles ?

Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique analyse ces attaques comme le prolongement d’une dégradation sécuritaire régulière. Selon cette lecture, les groupes armés ont progressivement élargi leur rayon d’action et perfectionné leurs capacités de coordination. Les attaques récentes s’inscrivent donc dans une trajectoire longue plutôt que dans une surprise isolée. 

Cette crise révèle les limites d’une réponse centrée sur l’équipement et la force. Une armée peut recevoir des avions, des hélicoptères, des drones et des formations étrangères. La sécurité dépend aussi du renseignement humain, du maillage territorial, de la loyauté des relais locaux, de la capacité à anticiper les mouvements adverses et de la cohésion politique interne.

La guerre au Sahel se joue dans les routes, les villages, les marchés, les frontières, les familles, les économies de contrebande, les frustrations locales et les mémoires de violence. Les groupes armés exploitent ces fractures. Ils frappent avec des armes, mais avancent aussi grâce aux vides laissés par l’État.

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Écusson de l’Africa Corps russe.

Depuis le retrait français et la fin de la MINUSMA, Bamako a renforcé son partenariat avec Moscou. La Russie représente pour la junte un appui militaire, mais aussi une garantie politique contre l’isolement occidental. L’offensive d’avril 2026 transforme ce partenariat en test de crédibilité.

Le ministère russe de la Défense revendique le rôle d’Africa Corps dans l’échec d’une tentative de coup, tandis que des sources locales évoquent une retraite russe négociée autour de Kidal. Le retrait d’Africa Corps de Kidal après les combats. Ces éléments placent Moscou dans une position délicate : afficher la maîtrise tout en absorbant un revers territorial visible. 

La Russie conserve une influence importante au Mali. Mais cette influence affronte la réalité d’une guerre asymétrique dans un espace immense. Un partenaire étranger peut renforcer une armée, fournir des capacités, soutenir un régime et dissuader certains adversaires. La stabilisation durable exige un État capable d’administrer, de convaincre, de tenir les périphéries et de construire une loyauté nationale au-delà des casernes.

La France apparaît dans cette crise en position de spectatrice contrainte. Paris a longtemps incarné la lutte antiterroriste au Mali, avec Serval puis Barkhane. Le départ français, la rupture diplomatique avec Bamako et la montée du sentiment anti-français ont transformé son rôle. La réaction française à l’offensive a été tardive et brève, dans un contexte de relations profondément dégradées avec le pouvoir malien. 

Cette prudence traduit une évolution plus large. La grammaire internationale de la « guerre contre le terrorisme » a perdu sa centralité. Les rivalités avec la Russie et la Chine, la guerre en Ukraine, les recompositions au Moyen-Orient et les luttes d’influence sur le continent africain structurent davantage les calculs diplomatiques.

Le Mali devient ainsi un théâtre de concurrence. Le terrorisme reste une menace concrète pour les populations, mais les puissances étrangères regardent aussi le pays à travers leurs propres intérêts stratégiques. Cette superposition complique la réponse régionale.

Dans une crise de cette ampleur, les récits concurrents se multiplient. Le pouvoir malien accuse des soutiens internes et externes. La Russie parle de tentative de coup et évoque une offensive massive. Des commentateurs mentionnent l’Ukraine, l’Algérie, des réseaux politiques maliens, des mercenaires étrangers ou des complicités régionales.

Les faits établis par les sources disponibles permettent d’affirmer plusieurs points : les attaques ont été coordonnées ; le JNIM et le FLA y ont joué un rôle central ; Sadio Camara a été tué ; Kidal a échappé au contrôle gouvernemental ou a basculé vers les séparatistes ; Africa Corps a confirmé son retrait de Kidal ; Assimi Goïta a réaffirmé publiquement le contrôle de la situation. 

Les accusations précises visant des États ou des réseaux étrangers exigent des preuves documentées. La guerre de l’information accompagne désormais la guerre militaire. Un récit mal vérifié peut servir un camp, amplifier la confusion et brouiller la compréhension du terrain.

La CEDEAO a condamné les attaques et appelé les États, les forces de sécurité, les mécanismes régionaux et les populations d’Afrique de l’Ouest à une réponse coordonnée. Cette position rappelle l’enjeu central : la menace armée au Mali dépasse les frontières du Mali. 

Le Burkina Faso, le Niger, le Bénin, le Togo, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, la Mauritanie et l’Algérie suivent cette crise avec leurs propres inquiétudes. Les groupes armés circulent dans les marges frontalières, exploitent les zones grises et s’adaptent aux divisions entre États. Un affaiblissement durable de Bamako créerait un choc régional.

La division entre l’AES et la CEDEAO devient, dans ce contexte, un problème stratégique. Les divergences politiques restent profondes. Mais la menace oblige à penser la sécurité au-delà des blocs. La lutte contre les groupes armés exige coordination, renseignement partagé, contrôle des frontières, coopération judiciaire et réponse politique locale.

La réponse militaire arrivera. Bamako cherchera à reprendre Kidal, à sécuriser Kati, à restaurer la confiance dans son armée et à réaffirmer son autorité. Cette réaction est attendue. Mais la crise révèle aussi un chantier politique.

Le Mali traverse une transition longue, marquée par la concentration du pouvoir militaire, la dissolution ou la marginalisation de forces politiques, la tension avec des acteurs civils et la défiance de plusieurs groupes envers Bamako. Une partie des adversaires du régime exploite cette situation. Les groupes armés prospèrent dans les fractures nationales.

Un État gagne durablement une guerre intérieure lorsqu’il impose sa protection, son administration et sa légitimité. Il doit sécuriser, mais aussi convaincre. Il doit frapper les groupes armés, mais aussi réduire les raisons sociales, politiques et économiques qui rendent certains territoires disponibles pour l’insurrection.

Le pouvoir malien a construit un récit fort : souveraineté, rupture avec la France, partenariat russe, armée reconstruite, reconquête territoriale. L’offensive du 25 avril l’oblige à compléter ce récit par des résultats durables. La souveraineté se mesure à la capacité de protéger les citoyens, tenir les villes, contrôler les frontières et produire un horizon politique commun.

Le Mali devant la guerre longue

L’offensive coordonnée du JNIM et du FLA marque un tournant. Elle frappe le cœur militaire du pouvoir malien. Elle tue l’un de ses ministres les plus importants. Elle remet Kidal au centre de la crise nationale. Elle place la Russie devant ses responsabilités. Elle expose les limites d’une stratégie sécuritaire fondée sur la force et les alliances extérieures.

Bamako demeure aux mains du pouvoir militaire. Assimi Goïta a réaffirmé son autorité. L’armée malienne peut reprendre l’initiative. Les contradictions entre séparatistes et djihadistes peuvent fragiliser la coalition adverse. Les voisins peuvent comprendre l’urgence d’une réponse régionale.

Mais l’attaque a déjà produit son effet. Elle a brisé l’image d’un conflit contenu. Elle a montré la capacité des groupes armés à frapper simultanément, à viser des symboles et à mettre en crise le récit officiel.

Le Mali entre dans une guerre longue, plus politique encore que militaire. Son issue dépendra de la capacité de l’État à reprendre les villes, reconstruire la confiance, réintégrer les marges, clarifier ses alliances et produire une unité nationale capable de survivre aux chocs.

Au Sahel, tenir un territoire exige davantage qu’une victoire sur une carte. Il faut rendre l’État présent, utile et légitime dans la vie quotidienne de ceux qui y vivent.

Notes et références

  1. Reuters, « Mali leader says situation under control in first speech since attacks », 28 avril 2026.
  2. Associated Press, « Mali’s junta leader meets Russian ambassador after attacks the Kremlin called a coup attempt », 28 avril 2026.
  3. The Guardian, « Russia claims its Africa Corps group prevented coup in Mali after rebels seize towns », 28 avril 2026.
  4. Africa Center for Strategic Studies, « Attacks in Mali Mark Long Trajectory of Worsening Security », 27 avril 2026.
  5. Priyanka Shankar, « Rival armed groups join forces against the Malian state: What next? », Al Jazeera, 27 avril 2026.
  6. Al Jazeera, « What is the Azawad Liberation Front, part of the Mali attacks? », 28 avril 2026.
  7. Reuters, « Mali’s army says it’s captured rebel stronghold of Kidal », 14 novembre 2023.
  8. Reuters, « Mali asks United Nations to withdraw peacekeeping force », 16 juin 2023.
  9. Frédéric Bobin, « As Mali’s junta struggles, Algeria regains some of its influence in the Sahel », Le Monde, 29 avril 2026.
  10. Anadolu Agency, « ECOWAS condemns terrorist attacks in Mali », 26 avril 2026.
  11. Le Monde, « France’s awkward stance over deepening crisis in Mali », 28 avril 2026.
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N’Diaye, aussi connu sous le pseudonyme de Makandal, est un écrivain et journaliste spécialisé dans l’anthropologie et l’héritage africain. Il a publié "Histoire et Culture Noire : les premières miscellanées panafricaines", une anthologie des trésors culturels africains. N’Diaye travaille à promouvoir la culture noire à travers ses contributions à Nofi et Negus Journal.
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