Lindanda : Pytshens Kambilo écrit enfin la guitare de la rumba congolaise

Classée au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO en 2021, la rumba congolaise demeure pourtant, pour l’essentiel, une musique transmise sans écriture, par imitation et par mémoire orale. Cette fragilité structurelle menace autant sa conservation que sa transmission académique et internationale. Avec La guitare dans la rumba congolaise – De l’oreille à la transcription (Lindanda), le musicien et chercheur Pytshens Kambilo entreprend un geste rare : fixer par la notation ce qui, depuis près d’un siècle, ne survivait que par l’oreille. Plus qu’un ouvrage pédagogique, le livre constitue une opération de sauvegarde patrimoniale et une réflexion implicite sur la place des savoirs africains dans l’histoire mondiale de la musique.

Pytshens Kambilo : comment la guitare de la rumba congolaise est passée de l’oralité à la transcription

Dans une salle silencieuse, un casque vissé sur les oreilles, Pytshens Kambilo rembobine un fragment sonore ancien. Le signal est imparfait, saturé par le temps, parfois brouillé par des parasites. Pourtant, derrière cette matière fragile, se dessinent plusieurs lignes de guitare qui s’entrelacent. Deux, parfois trois, parfois quatre guitares superposées sur un même titre : autant de voix musicales qu’il faut isoler, comprendre, transcrire avec précision. Ce travail exige une écoute patiente, quasi archéologique, car chaque erreur de perception déformerait l’architecture intime d’un morceau.

Ce geste n’est pas seulement technique. Il répond à une inquiétude profonde : une musique qui n’est jamais écrite dépend entièrement de la mémoire des individus qui la portent. Lorsque ces interprètes disparaissent, une partie du patrimoine s’efface avec eux. C’est précisément ce risque qu’entend conjurer Kambilo en fixant sur la partition ce que la rumba congolaise a longtemps conservé dans l’oralité.

La rumba congolaise occupe une place centrale dans l’histoire culturelle du Kongo (un espace historique couvrant aujourd’hui plusieurs États d’Afrique centrale) et constitue l’un des genres majeurs de la musique africaine moderne. Cette reconnaissance internationale a culminé en 2021 avec son inscription sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO.

Pourtant, cette consécration contraste avec une réalité structurelle : la rumba n’a jamais été véritablement codifiée. À de rares exceptions près, il n’existe pas de partitions systématiques. L’apprentissage repose sur l’écoute, la répétition et la transmission orale entre musiciens. Ce mode de circulation des savoirs fonctionne efficacement dans son écosystème d’origine, mais il montre ses limites dès lors qu’il s’agit de collaborer avec des artistes issus de traditions écrites, d’enseigner dans des institutions académiques ou d’assurer une conservation durable des répertoires.

La question n’est donc pas seulement patrimoniale. Elle touche à la capacité des musiques africaines à circuler dans des espaces où la partition demeure la langue dominante de la légitimation culturelle. Sans transcription, une œuvre peut être admirée, mais elle reste difficilement enseignable, analysable et archivable.

Lindanda : Pytshens Kambilo écrit enfin la guitare de la rumba congolaise

Né à Kinshasa en 1977, Pytshens Kambilo découvre la musique de manière autodidacte, d’abord comme batteur, puis comme guitariste dès l’adolescence. Il se forme au contact direct des pratiques locales : églises, orchestres, groupes de rumba, mais aussi par une ouverture vers d’autres univers sonores ; reggae, jazz, musiques folk et traditions musicales africaines. Cette hybridation nourrit un style personnel qu’il nomme RAM, pour Rythmes Afro Métissés.

Installé en France à partir de 2007, il développe une carrière de compositeur et d’interprète, publie plusieurs albums solo (Kobanga Te!NdoaTo Loba VéritéSilikoti) et multiplie les collaborations avec des artistes issus de champs très variés, de Gaël Faye à Ray Lema, en passant par Sammy Baloji ou Freddy Massamba.

Parallèlement à son activité artistique, il s’oriente progressivement vers un travail de transmission et de recherche : conférences, masterclasses, interventions dans des institutions culturelles européennes et africaines, et création à Kinshasa du festival Lindanda, dédié à la valorisation des instrumentistes, en particulier des guitaristes.

Le projet Lindanda est le fruit de près de quinze ans de recherche et de pratique musicale. Son ambition est claire : constituer un corpus écrit du jeu de guitare dans la rumba congolaise entre les années 1940 et 1980. L’ouvrage rassemble environ quarante partitions représentant le travail de quinze guitaristes majeurs, parmi lesquels Dr Nico Kasanda, Franco Luambo Makiadi, Jean Bosco Mwenda, ou encore des figures de la génération Zaïko telles que Félix Manuaku, Roxy Tshimpaka et Beniko Popolipo.

La méthode repose sur plusieurs axes complémentaires : rencontres avec les musiciens, analyse détaillée de leurs techniques, écoute minutieuse d’enregistrements anciens, puis transcription en notation classique et en tablature jazz. La complexité principale réside dans la superposition des guitares : chaque ligne doit être isolée pour restituer fidèlement la polyphonie réelle du morceau.

À cette approche empirique s’ajoute un travail de recherche institutionnel. Entre 2022 et 2023, Kambilo bénéficie d’une résidence au Africa Museum de Tervuren, lui donnant accès à un fonds exceptionnel d’archives sonores (environ 37 000 enregistrements numérisés) issus du service d’ethnomusicologie. Ce corpus permet de replacer la rumba dans une histoire musicale longue, connectée aux traditions locales et aux circulations transatlantiques.

Ce que contient réellement le livre

Lindanda : Pytshens Kambilo écrit enfin la guitare de la rumba congolaise

La guitare dans la rumba congolaise – De l’oreille à la transcription ne se limite pas à une compilation de partitions. L’ouvrage propose également :

  • des biographies de pionniers de la rumba, accompagnées de documents iconographiques ;
  • une contextualisation historique reliant la rumba à l’histoire du Kongo et aux dynamiques de peuplement ;
  • une analyse des apports des musiques traditionnelles à la musique moderne congolaise ;
  • un outil pédagogique facilitant la diffusion et l’apprentissage du répertoire.

L’objectif affiché est double : conserver une trace durable de ce patrimoine musical et rendre son enseignement possible dans des cadres académiques, en Afrique comme dans la diaspora.

Lindanda : Pytshens Kambilo écrit enfin la guitare de la rumba congolaise

La rumba congolaise est parfois décrite, de manière réductrice, comme une musique harmoniquement pauvre, reposant sur un nombre limité d’accords. Kambilo conteste cette lecture. Selon lui, la richesse harmonique n’est pas toujours explicitée par des accords d’accompagnement, mais se déploie à travers la circulation des lignes mélodiques entre les instruments. La transcription révèle cette complexité implicite, invisible à l’écoute superficielle.

Ce travail invite à repenser les critères d’évaluation des musiques issues de traditions orales. La partition ne sert pas ici à normaliser la rumba selon des standards occidentaux, mais à rendre lisible une logique musicale propre, distribuée, collective et polyphonique.

L’ambition pédagogique traverse l’ensemble du parcours de Kambilo. Outre le festival Lindanda, il intervient régulièrement dans des contextes académiques et muséaux : masterclasses à l’Africa Museum de Tervuren, conférences pour des réseaux d’ethnomusicologie, interventions à la Médiathèque musicale de Paris.

Lindanda : Pytshens Kambilo écrit enfin la guitare de la rumba congolaise

Son objectif est explicite : permettre aux nouvelles générations (y compris celles nées hors du Congo) d’apprendre la rumba dans un cadre structuré, compatible avec les systèmes éducatifs contemporains. La transcription devient ainsi un outil d’émancipation culturelle autant qu’un instrument de conservation.

Sans adopter un discours militant explicite, Lindanda engage une politique du savoir. Écrire une musique longtemps cantonnée à l’oralité revient à contester une hiérarchie implicite qui valorise les traditions écrites et marginalise les patrimoines africains non notés. La question n’est pas seulement esthétique, mais épistémologique : qui décide de ce qui mérite d’être archivé, étudié, transmis ?

En inscrivant la rumba dans un espace documentaire durable, Kambilo contribue à une rééquilibration symbolique. Il ne s’agit pas de figer une tradition vivante, mais de lui donner les moyens d’exister pleinement dans les circuits contemporains de la connaissance.

À l’heure où les musiques circulent massivement via les plateformes numériques, la mémoire sonore devient paradoxalement plus fragile : abondante mais volatile, accessible mais rarement contextualisée. Dans ce contexte, un ouvrage comme Lindanda joue un rôle stratégique. Il transforme un héritage oral en ressource durable, transmissible et analysable.

Pour les musiciens, le livre offre un outil de travail inédit. Pour les chercheurs, un corpus structuré. Pour les lecteurs curieux, une porte d’entrée vers une intelligence profonde de la rumba congolaise, au-delà des clichés et des simplifications.

La guitare dans la rumba congolaise – De l’oreille à la transcription n’est ni un simple manuel, ni une célébration nostalgique. C’est un acte de mémoire, une opération de traduction culturelle et une invitation à penser autrement les patrimoines africains. En apprenant à la rumba à s’écrire, Pytshens Kambilo ne lui retire pas sa vitalité orale ; il lui offre un second souffle, celui de la transmission durable et du dialogue avec le monde.

Où se procurer Lindanda ?

Lindanda : Pytshens Kambilo écrit enfin la guitare de la rumba congolaise

La guitare dans la rumba congolaise – De l’oreille à la transcription (Lindanda) de Pytshens Kambilo est disponible en librairie et en ligne. On peut notamment le commander sur le site de Présence Africaine !

Mathieu N'DIAYE
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N’Diaye, aussi connu sous le pseudonyme de Makandal, est un écrivain et journaliste spécialisé dans l’anthropologie et l’héritage africain. Il a publié "Histoire et Culture Noire : les premières miscellanées panafricaines", une anthologie des trésors culturels africains. N’Diaye travaille à promouvoir la culture noire à travers ses contributions à Nofi et Negus Journal.

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