CULTURE

« Black Roses », l’album de la maturité de Kôba Building

Article écrit par JudeB.

« Si tu te lèves en te considérant comme un roi, en sachant que tes ancêtres étaient des chefs, en connaissant la richesse qu’il y a sur ta terre, je pense que tu n’irais pas faire les courbettes… » Kôba Building.

Interview Kôba Building & NOFI

Originaire du Gabon, Kôba Building est cet artiste spécialiste de rap qui vous aurait marqué si vous aviez connu les générations hip-hop ouest-africaine de 2005. Il grandit entre le Gabon et la France, bercé par les musiques jazz, pop, soul, country en encore le rap américain particulièrement celui de 2PAC.

De son Kora Music Awards à ses succès avec des albums de qualité, en passant par les critiques ou son exil en France, c’est un artiste aux textes crus, rageurs et dénonciateurs qui s’impose comme une icône du rap africain prêt à traverser les générations. A l’aube de la quarantaine, il revient avec un album authentique et spontané « Black Roses » révélé en début 2018. Entre sonorités modernes et traditionnelles, ce 16 titres met en lumière une maturité, entre dénonciation et ego-trip avec une plume sans égale.  Entretien ouvert et fluide avec un artiste africain visionnaire.

Depuis ton premier album « Kriminel » en 2006 à « Black Roses » aujourd’hui qu’est-ce qui a changé musicalement ? Et comment peut-on qualifier le Kôba Building d’aujourd’hui ?

Kôba Building : Je reste Kôba Building mais tellement de choses ont changé musicalement, ma perception de la musique n’est pas celle d’il y a 8 ans. Il y a des mots qui prennent beaucoup plus de sens et d’autres pas du tout. Même par rapport aux combats, il y a des combats et des prises de position qui ont beaucoup plus de valeurs et de signification que d’autres. Les choses ont vraiment beaucoup changé, mais aujourd’hui j’aurais vraiment toujours du mal à me qualifier parce que je n’ai pas fini d’évoluer donc je suis une personne qui tend à devenir une meilleure version d’elle-même. Mais je sais ce que je ne suis pas, j’essaye d’être le plus fidèle possible à mes principes et à mes dires, n’en déplaise à certains, de toute façon je ne suis pas là pour plaire à tout le monde.

Cet opus est marqué par la profondeur de tes propos, les vérités crues et les messages que tu passes, la france-afrique ou encore l’oppression de la race noire. Qu’est ce qui t’a motivé à écrire ces 16 titres ? Pourquoi l’avoir baptisé « Black Roses » ?

Kôba Building : Black Roses c’est le vécu, ce que vit mon peuple me fait mal et souvent ça me fait honte, parce que nous sommes des rois ! [Tchiiip]. Pourquoi les gens se rabaissent autant ? Jusqu’à quand allons-nous nous faire marcher dessus comme des moins-que-rien ? Pourtant nous sommes beaux, belles, frais, forts, intelligents, riches en amour et en matériel donc il serait temps qu’on en prenne conscience. C’est pour cela j’ai baptisé cet album Black Roses, c’était pour rendre hommage aux peuples noirs mais aussi en faisant comprendre que l’amour de soi ne doit pas nous pousser à la haine d’autrui. On peut s’aimer sans détester les autres. Nous avons un devoir de transmission à faire aux plus jeunes et c’est ce que je veux que Black Roses représente.

Sur le titre « Kwata » tu parles de ce trône que tu as laissé vacant en Afrique. Comment vis-tu cet éloignement de ton pays le Gabon et de ton public de base ? Penses-tu pouvoir atteindre tes objectifs de carrière en France ?

Kôba Building : Franchement l’Afrique me manque énormément. J’ai grandi en France mais j’ai tout construit en Afrique, au Gabon. Tout cela me manque, le contact physique avec mon public, aussi la vie de tous les jours, les odeurs, les nourritures, l’ambiance et tout, mais bon c’est la vie. Pour mes objectifs de carrière en France, je pense qu’avec de la volonté et une bonne équipe on peut y arriver, ça ne va pas être facile mais ce n’est pas impossible.

Pour faire un bref retro, c’est le morceau « Odjuku » qui a été à l’origine de ton interdiction de territoire au Gabon. Sur ce titre, tu te rebelles contre les politiques dévastatrices de ton pays. On peut considérer « Black Roses » comme son prolongement, depuis lors tes textes sont plus ponctués de révoltes et dénonciations. « Odjuku » était le déclic ?

Kôba Building : Ah Odjuku ! Black Roses n’est en rien le prolongement de « Odjuku ». Non pas du tout. Ce titre était juste une pause, un arrêt, après je suis passé à autre chose. Je pense très sincèrement aussi que dans ce monde où les gens sont habitués aux menteurs, dire la vérité devient un acte de rébellion et de révolte. « Odjuku » le déclic a été vraiment le chagrin, voilà il y avait des émeutes au Gabon et le fait de voir le corps criblé de balles de mon pote et backeur sur scène a été vraiment un choc. Et voir que par peur parmi tous ceux qui gravitaient autour de nous, des artistes, personne n’avait osé parler. Même pas un petit statut de « RIP ». Franchement j’ai trouvé ça super dégueulasse, je suis rentré en studio les larmes aux yeux et le cœur lourd et ça a donné « Odjuku », repose en paix « Sire ».

Ecoutez « Odjuku » :

Vivre en France et travailler ta musique en France t’a-t-il donné un autre angle de vue ?

Kôba Building : Vivre en France et travailler sa musique en France, oui oui c’est totalement différent, c’est pas du tout ce qu’on pense. En Afrique j’ai rencontré de grosses pointures du rap français avec qui j’ai gardé de bons contacts, avec certains le feeling est bien passé, on échangeait depuis que j’étais en Afrique. Mais depuis que je suis en France, c’est vraiment chacun pour soi, c’est autre chose, j’appelle les gars, ils ne te rappellent jamais, les gars sont occupés quoi ! Les discours de solidarité que certains prônent n’a rien à voir avec la réalité française. C’est dommage quoi, on fait alors nos bails solo ! [Rires]

En écoutant l’album, on est frappé par cette fraîcheur et cette énergie débordante d’un gangster rappeur qui a les pieds sur terre et qui a les yeux ouverts sur la réalité de la société. Sur « Généraux » tu rends hommage à cette génération qui a lutté pour la liberté. Aujourd’hui on retrouve peu d’artistes rap qui parlent de lutte et de communauté. Quelles sont tes positions vis-à-vis du rapport du rappeur africain envers le peuple ?

Kôba Building : Tu sais, la rue ce n’est pas ce qu’on nous montre dans les clips, la rue c’est vraiment dur. Il y a des gens qui en sont prisonniers et qui ont vraiment du mal à en sortir et pourtant ils veulent, mais il n’y a pas plus réaliste qu’un mec de la rue. Il y a beaucoup d’artistes qui ont cette position de lutte et de communauté mais c’est juste qu’ils ne sont pas mis en avant. Ce n’est pas vendeur de parler de lutte et de communauté alors qu’en face les médias habituent le public à tous ce qui est drogue, sexe et alcool. C’est ce qui vend plus, la publicité destructrice de la société, mais cela détruit les minorités c’est-à-dire les noirs et les arabes. C’est nous les gens du ghetto que ça détruit. Les dirigeants n’ont aucun intérêt à diffuser des messages positifs, des messages qui tirent les gens vers le haut. Vaut mieux pour eux que les gens restent dans les cités à s’entretuer, à gagner de l’argent mais à le dépenser dans des Louis Vuitton, Gucci au lieu d’investir dans des projets concrets qui vont venir aider les peuples et les communautés. Les médias y jouent un rôle énorme mais nous on se bat contre ça, on lutte, on essaye d’éveiller la conscience des jeunes frères, ce n’est pas facile sachant qu’en face on a une grosse machine. C’est David contre Goliath, mais un jour ça va payer forcément !

« Ma mère l’Afrique a du sang sur les tibias, victime d’amalgames, de pillages, de triage, on nourrit le monde mais le monde nous embrigade », c’est sur ces lignes que tu donnes le ton de « Négus » sur lequel tu condamnes sans langue de bois les bourreaux du continent noir. Pourquoi « Négus » ?

Kôba Building : « Négus » c’est parce qu’à la base nous sommes des rois. Si tu te lèves en te considérant comme un roi, en sachant que tes ancêtres c’était des chefs, en connaissant la richesse qu’il y a sur ta terre, je pense que tu n’irais pas faire les courbettes devant les gens. Je pense que tu te mettrais en valeur et tu te diras que « Je suis noir et je suis fier » et tu marcheras comme ça. Tu ne penseras pas que la vérité et le salut viennent de l’homme blanc ou d’autrui. « Ma mère l’Afrique a du sang sur les tibias, victime d’amalgames, de pillages, de triage, on nourrit le monde mais c’est le monde qui nous embrigade », pour dire que l’Afrique est riche, le sol africain est riche mais on est géré par d’autres personnes et ce sont ces autres personnes qu’on nourrit, qu’on enrichit et c’est elles qui nous traitent de tiers-monde, mais c’est vraiment fou, franchement c’est un truc que je n’arrive pas du tout à comprendre. On a le bois, on a le manganèse, on a le pétrole, on a ça sur nos sols mais on va s’approvisionner ailleurs, pourquoi ? Ou bien c’est d’autres personnes qui viennent nous dire comment on doit vendre nos richesses. Franchement c’est quelque chose de compliqué et « Négus » c’est ça, c’est pour dire au gens, ouvrez les yeux et réveillez-vous, regardez ce qui se passe, vous devez arrêter de courber l’échine, c’est vous les rois, vous devez vous lever et récupérer la place qui vous est due.

Tu n’as pas omis de mentionner des figures de proue de la lutte noire dont le plus récent Kemi Seba à qui tu fais un hommage à travers tout un titre. Qu’est-ce que cela peut faire d’être de la génération Kemi Seba ? A-t-il salué ton hommage ?

« Kemi Seba » c’est un titre qui me tient vraiment à cœur. Kemi Seba ce n’est pas juste le personnage, c’est tous ceux qui se reconnaissent en lui. Ce n’est même plus juste une personne, c’est une idée. Si Kemi Seba meurt, il y aura plein de Kemi Seba qui vont naître. On a eu des Thomas Sankara qui ont fait des choses, qui ont eu un discours, une vision et là on a des Kemi Seba qui prennent le relais et qui rallument la flamme de la révolution et de l’éveil dans le cœur des jeunes et c’est ça que j’ai voulu faire passer comme message, nous sommes la génération Kemi Seba. Des gens ont sacrifié leur vie et leur bien-être pour nous ouvrir les yeux et nous permettre de prendre conscience. C’est vraiment un hommage que je rends à Kemi Seba et à tous ces grands hommes qui ont fait des choses pour l’Afrique. Oui, il m’a envoyé un message sur Instagram pour m’encourager pour mon album et ça m’a vraiment touché. Et depuis on a gardé le contact, c’est motivant et encourageant, ça donne envie de continuer et de jamais lâcher l’affaire, lorsque tu constates que tu es sur le chemin des ancêtres et que tu te bats pour les vraies valeurs.

Ecouter le titre « Kemi Seba »:

Malgré cette priorité au message panafricain c’est un album éclectique ou tu abordes aisément amour, famille mais aussi diversité. On peut saluer la profondeur et l’originalité des morceaux, une œuvre mûre et envoûtante qui arrive à sonner très actuelle et consciente sans adopter un style engagé. Comment le public a-t-il accueilli ton œuvre en Afrique comme en occident ? Penses-tu avoir le même impact sur tes auditeurs fidèles ?

Kôba Building : Cet album c’est l’album de la maturité. C’est l’album qui a mis tout le monde d’accord du point de vue des textes, des flows, des choix de musique, des thèmes. Ce n’est pas un album de tendance, c’est un album qui va traverser le temps, les thèmes sont très actuels. Dans 20 ans ou 40 ans, ce projet sera toujours actuel, il y a des références à l’actualité, à des faits très précis. Cet album n’est pas juste destiné aux noirs, ça parle des noirs mais ça parle à l’humanité, ça parle à l’humain, autant aux blancs, aux arabes et à d’autres personnes. En Afrique il a été accueilli comme l’album « du grand » sans vouloir me flatter. On est face à un combat où lorsque tu commences à dire des vérités, on te dirait « viens pas jouer ton imam », [Rires]. Les gens aiment écouter des morceaux « vides », j’aurais pu faire ça, j’aurais pu faire un album vide, mais non, j’ai choisi de faire un album conscient, des textes sérieux avec un flow de malade. L’album il continue son chemin, on continue toujours la promo et voilà !

Black Roses est une véritable référence musicale en 2018 pour l’africain noir qui écoute du rap, on ne peut qu’encourager une telle œuvre. Parle-nous des extraits vidéo du projet déjà révélé et pour terminer, dis-nous de quoi la suite sera faite.

Le premier clip extrait de l’album est « 10 ans » sorti sur ma chaîne youtube VEVO. Ensuite j’ai sorti le titre « Faire le vide » en collaboration avec deux artistes africains et j’ai déjà tourné deux autres clips. Avec mon équipe on calcule la bonne période pour les lancer. Actuellement on travaille sur la tournée européenne de l’album et la tournée promotionnelle de l’album en Afrique. Avec mon label, je sors la mixtape GhettoBling Volume 4 qui sort en décembre. On continue à travailler, début janvier je rentre en studio pour plancher sur le prochain album ! Merci à l’équipe NOFI pour cette interview et bien-sûr qu’on vous tiendra au courant des nouveautés !

Téléchargez et streamez « Black Roses » ici : https://fanlink.to/BlvckRoses

 

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