Brown Sugar Night #3

Entretien avec Marka : « Un film c’est un miroir et les guadeloupéens manquent de modèles dans ce domaine. »

Culture

Entretien avec Marka : « Un film c’est un miroir et les guadeloupéens manquent de modèles dans ce domaine. »

Par SK

NOFI a rencontré Mark-Alexandre, aka Marka, réalisateur guadeloupéen à l’initiative du projet Karukera. Un  passionné de cinéma touche-à-tout. Du clip au documentaire en passant par le court-métrage, Marka est finalement revenu à son point d’attache, la Guadeloupe, pour livrer une œuvre sans filtre et interroger la société sur ses responsabilités. Un retour aux sources qui soulève nombre de problématique et que le public pourra découvrir dès le mois prochain. En attendant, faites connaissance avec un talentueux cinéaste, en phase avec son temps.

Quand a commencé votre histoire avec le cinéma ?

Ça a commencé par des ateliers vidéo à l’école, puis j’ai fait l’ESRA (Ecole supérieure de Réalisation Audiovisuelle), spécialisation montage et, petit à petit je me suis mis à toucher à tout. La réalisation a toujours été quelque chose qui me plaisait. J’avais besoin d’acquérir la technique pour arriver à mon but, et c’est comme ça qu’aujourd’hui, dans mes projets, je contrôle mon propre flux de production, de l’écriture à la réalisation.

 

Redlightfilms, c’était votre premier label ?

Oui et j’en ai eu plusieurs. Celui-ci je l’ai monté quand j’étais aux Etats-Unis et ensuite importé ici. L’idée c’était d’abord d’aider les structures indépendantes à accéder à l’audiovisuel. C’est à ce moment que j’ai créé le programme Marka : je me rapprochais de jeunes qui suivaient des cursus en rapport avec ce domaine et qui souhaitaient entrer en contact avec d’autres professionnels.

Plusieurs courts-métrages sont nés de ce projet. Puis, j’ai fermé Redlightfilms pour ouvrir une entité autour de mon nom et non plus quelque chose de généraliste. Marka Films, ce sont les films de Marka.

 

Certes il y a des problèmes mais la jeunesse doit prendre ses responsabilités.

 

 

Quand vous est venue l’idée de Karukera ?

En 2013, ma mère m’a fait part de cette montée de la violence. Lorsque les journaux se sont emparés de cette situation, je me suis dit que leur traitement n’était pas juste. On expliquait les choses sans évoquer les problèmes de fond. J’ai essayé d’en parler autour de moi en disant que ce serait peut-être intéressant de faire un documentaire à ce sujet. Je voulais savoir concrètement pourquoi il y avait autant de violence. Donc, comme d’habitude, j’ai pris mes caméras et je suis parti tourner un premier jet. Après quoi j’ai monté un teaser, qui a bien fonctionné. Irina Productions s’est associé au projet et nous y sommes retournés.

 

Karukera fait appel au commencement, aux racines, cela symbolise le point 0.

 

 

Est-ce que la couverture médiatique défavorable vous a compliqué les choses sur le terrain ?

Oui. M6 a tourné un reportage en Guadeloupe, et les gens attendaient de le visionner avec impatience, parce qu’ils étaient fiers. Mais ils ont été déçus, et se sont senti trahis, donc beaucoup se fermaient d’emblée au dialogue, il a fallu les rassurer et leur dire que notre documentaire voulait justement aller à l’encontre de tout ça. Il a fallu beaucoup de patience, prendre rendez-vous avec les gens. On a aussi eu des fixeurs qui nous emmenaient sur les lieux.

 

 

En allant en Guadeloupe, avez-vous vous-même ressenti cette insécurité ?

A aucun moment, parce que je viens de là-bas et je sais comment me comporter. C’est comme partout, il y’a des endroits dans lesquels il est déconseillé de s’aventurer. Karukera c’était montrer que, oui il y a de la violence, mais pas seulement, c’est aussi dire « les gars, c’est à vous de vous prendre en main ». Certes il y a des problèmes mais la jeunesse doit prendre ses responsabilités. Que la population s’interroge sur ce qu’elle peut faire pour son environnement. Dans l’écriture et la manière de filmer, les prises de vue aériennes, on montre qu’on prend de la hauteur et qu’on ne redescend sur terre que pour aller à la rencontre des gens.

KARUKERA AFFICHE

A qui s’adresse ce documentaire ?

Il s’adresse à tout le monde. Dans un premier temps aux guadeloupéens, parce qu’ils ont eu tellement mauvaise presse. Même si je ne sais pas si ce documentaire en sera une meilleure. Mais on dit simplement les choses et souvent, les gens ne sont pas prêts à entendre leurs vérités. C’est ce qui peut poser problème. C’est pourquoi j’ai essayé d’être juste.  Puis, il s’adresse aussi à tous ceux qui veulent découvrir ou redécouvrir la Guadeloupe.

 

Je suis quelqu’un qui observe énormément et je suis de ceux qui disent leur désaccord à travers leur art, je fais des vidéos.

 

Pourquoi l’avoir baptisé par le nom originel de la Guadeloupe ?

Le nom est arrivé à la fin, au départ c’était 97.1 degrés. Je n’avais pas envie d’aller dans ce concept là, je l’ai donc appelé Karukera parce que ce documentaire fait appel à tellement de choses, on a des images d’archives, des extraits de films…ce qui nous permet d’illustrer notre propos et de voir cette évolution, depuis la source à ce que nous sommes devenus aujourd’hui. On se pose la question de savoir si on ne s’est pas perdus finalement, par rapport à nos traditions. Karukera fait appel au commencement, aux racines, cela symbolise le point 0. C’est aussi pour montrer qu’à la base il y avait quelque chose, et que ça fonctionnait.

 

Est-ce qu’il  interroge les guadeloupéens sur le pourquoi de leur lutte ?

Il met en tout cas en exergue le problème posé par l’émancipation. En vérité, les jeunes n’ont pas de perspectives, et si tu n’a pas de perspectives, tu ne peux pas  avoir de projet. Comme a dit Sénèque : « Il n’y a pas de bon vent pour celui qui ne sait pas où il va». Il est important d’être encré par rapport à son éducation, sa vision de la vie. Aujourd’hui, les problèmes d’un guadeloupéen sont les mêmes que celui d’un africain, d’un chinois ou d’un américain. Avant, la France était perçue comme un Eldorado, si tu ne faisais rien, tes parents t’envoyaient à la métropole, mais on sait aujourd’hui que ce n’est plus le cas.

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C’était important pour vous (avec Irina Productions) de faire voyager le film à travers le Karukera tour ?

Absolument, parce qu’on l’a proposé à des chaînes alors qu’on en était encore au stade de l’écriture et qu’elles ont catégoriquement refusé le projet. Une fois terminé, elles n’ont pas changé leur position. Donc, comme je veux à tout prix défendre ce film, on a décidé de partir sur le même système que celui des américains en le distribuant nous-mêmes et en allant à la rencontre des gens. Car ce documentaire est aussi fait pour nouer et renouer du lien, autour de la communication. On ne lâche pas les gens comme ça, il faut qu’après le visionnage, ils aient quelqu’un capable de répondre à leurs questions. On va diffuser ce film à la télévision, mais il faut d’abord qu’un maximum de gens le voit.

 

Il y a une souffrance qui existe, pour laquelle il n’y a pas eu réparation, et inconsciemment nous sommes toujours dans ces séquelles de l’esclavage.

 

Que revendiquent les guadeloupéens aujourd’hui ?

Je ne sais pas, et c’est ça le problème. Le film débute avec une archive de 1976 qui  dresse un peu la situation économique et sociale de cette époque. C’est pourtant les mêmes questions qui se posent aujourd’hui, et même pour toutes les autres îles, qui sont pourtant des états indépendants. Un exemple : on peut faire près de 500 produits dérivés à partir de la canne à Sucre, mais tout ce qu’on produit c’est du sucre et du rhum, qui ne sont même pas pour les guadeloupéens. On se rend compte qu’il y a là-bas toute une diversité en termes de pharmacopée, de ressources naturelles, mais que rien n’est développé. Certaines structures font des choses mais ça n’évolue pas. Il y a une souffrance qui existe, pour laquelle il n’y a pas eu réparation, et inconsciemment nous sommes toujours dans ces séquelles de l’esclavage. C’est dans l’inconscient, tu vis dans une société, tu es violent et tu ne sais pas que c’est dû au fait que cette société s’est construite sur la violence.

 

Pour des questions aussi sensibles, pourquoi avoir fait le choix d’un traitement par l’image ?

Un film c’est un miroir et les guadeloupéens manquent de modèles dans ce domaine. Je suis quelqu’un qui observe énormément et je suis de ceux qui disent leur désaccord à travers leur art, je fais des vidéos. J’en ai fait des tonnes et derrière il y a toujours une dénonciation. Sans forcément me revendiquer militant, je suis plus dans un contexte informatif que de divertissement. On ne pourra pas sauver tout le monde, Karukera c’est de la prévention.

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Avez-vous démarché certains politiques français ?

Ce qui est sûr, c’est qu’on a fait les choses sans attendre passivement des subventions, et ça nous a permis une certaine liberté. Tout ce qu’on voit dans ce film est authentique. La voix off a été faite par Jean-Jacques Seymour, éditorialiste sur Tropiques Fm, et tous ceux qui ont participé au film ont eu carte blanche. C’était important pour moi parce que j’ai besoin de me reconnecter et de faire des choses en Guadeloupe et pour la Guadeloupe. Après, ça fait partie du cadre de projections privées qu’on met en place, de faire en sorte que les institutions s’intéressent à ce film.

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