Wale Gbadamosi-Oyekanmi, l’entrepreneur qui construit un pont culturel entre Paris et Lagos

Après avoir fondé Dare.Win et accompagné pendant plus d’une décennie les stratégies de marques comme Netflix, Wale Gbadamosi-Oyekanmi aurait pu se contenter d’une réussite dans la publicité numérique. Il a choisi une autre trajectoire. Désormais producteur, investisseur et entrepreneur culturel, le Franco-Nigérian multiplie les projets dans les médias, le cinéma, l’énergie et l’éducation. En 2026, la projection à Lagos du documentaire Têtes Plongeantes et l’annonce du festival LAGOS feat. PARIS révèlent la cohérence de cette nouvelle étape : rapprocher durablement les industries créatives françaises et nigérianes.

Wale Gbadamosi-Oyekanmi, de Paris à Lagos

Un documentaire français présenté au public nigérian

En juin 2026, à l’Alliance française de Lagos, Wale Gbadamosi-Oyekanmi prend la parole avant la projection de Têtes Plongeantes. Le documentaire rassemble des champions et championnes du football français, parmi lesquels Raphaël Varane, Samuel Umtiti, Olivier Giroud, Blaise Matuidi, Djibril Sidibé et Gaëtane Thiney. Face à de jeunes témoins, ils évoquent l’angoisse, la solitude, la dépression ou la difficulté à demander de l’aide dans des univers professionnels où la fragilité reste souvent perçue comme une faiblesse. 

Diffusé en France en décembre 2025, Têtes Plongeantes a été produit par Wale Gbadamosi-Oyekanmi, Brieux Férot et Franck Annese, avec Booska-P, So Press et Génération 2018. Quelques mois plus tard, son arrivée à Lagos ne constitue pas une simple projection internationale. Elle prolonge le sujet dans un contexte nigérian, avec une discussion réunissant notamment l’ancienne internationale Desire Oparanozie, des spécialistes de la santé mentale et de jeunes Nigérians venus raconter leur propre expérience. 

Cette scène résume assez bien la nouvelle position de Wale Gbadamosi-Oyekanmi. Il ne travaille plus seulement à rendre un contenu visible. Il cherche à faire circuler des récits entre plusieurs sociétés, à réunir des partenaires et à transformer une production audiovisuelle en conversation publique.

Il présente lui-même Têtes Plongeantes comme son entrée dans le métier de producteur. Selon le récit qu’il a publié, le projet naît en mars 2025 d’une possibilité initialement plus modeste : interviewer plusieurs champions du monde pour parler de santé mentale. Il propose alors d’en faire un véritable documentaire, distribué simultanément à la télévision, sur les plateformes numériques, dans des salles et à l’international. 

Entre les logements sociaux de Neuilly et Lagos

Wale Gbadamosi-Oyekanmi a grandi dans un environnement traversé par plusieurs réalités sociales et culturelles. Né dans une famille nigériane, il passe une partie de son enfance à Neuilly-sur-Seine, dans un logement social obtenu par sa mère après son arrivée en France dans les années 1980. Il grandit ainsi au contact d’un territoire associé à la grande bourgeoisie française tout en retournant régulièrement au Nigeria. 

Cette circulation entre Paris et Lagos occupe une place centrale dans la manière dont il raconte son parcours. Elle lui aurait appris à observer rapidement les codes d’un milieu, à s’adapter et à construire des relations dans des environnements très différents. Il possède les nationalités française et nigériane et décrit volontiers les deux pays comme ses deux foyers. 

Formé à l’Université Paris-Dauphine et à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, il s’oriente d’abord vers les médias et la production de divertissement. Au début des années 2000, alors qu’il a une vingtaine d’années, il travaille sur des programmes de télévision grand public. Ce qui l’intéresse déjà n’est pas seulement la création d’images, mais leur capacité à atteindre plusieurs millions de personnes. 

La télévision lui enseigne la fabrication des contenus. L’émergence de Facebook, YouTube et Dailymotion lui fait ensuite comprendre que leur distribution est en train de changer. Vers 2010, il rejoint l’agence Buzzman pour travailler sur les réseaux sociaux et les relations publiques. Il n’y reste qu’une dizaine de mois, mais cette expérience lui permet de relier ses compétences audiovisuelles aux nouveaux usages numériques. 

Dare.Win : faire de la publicité que le public choisit de regarder

En 2011, Wale Gbadamosi-Oyekanmi fonde Dare.Win. L’agence se spécialise dans le divertissement et les nouvelles formes de communication numérique. Son principe consiste à ne plus traiter la publicité comme une interruption imposée au public, mais comme un contenu suffisamment intéressant pour être recherché, commenté et partagé.

Le positionnement séduit progressivement des entreprises issues de la télévision, du cinéma, des plateformes, de la musique et du jeu vidéo. Dare.Win travaille notamment avec Netflix, Spotify, PlayStation et plusieurs marques internationales. En 2014, l’agence remporte l’appel d’offres de Netflix en France, point de départ d’une collaboration durable. 

Dare.Win développe par exemple des opérations destinées à faire entrer les marques dans les conversations culturelles plutôt qu’à simplement exposer leurs logos. Pour Netflix, l’agence participe notamment à la promotion française de séries et de programmes en utilisant les réseaux sociaux, les événements et les références de la culture populaire.

L’entreprise se développe à Paris et à Berlin. En septembre 2020, elle est intégrée à MediaMonks, groupe appartenant à S4 Capital, la société fondée par l’ancien dirigeant de WPP, Martin Sorrell. Le rapprochement doit combiner la culture créative de Dare.Win avec les capacités internationales de MediaMonks dans la production, les données, les médias et la technologie. 

Wale Gbadamosi-Oyekanmi présente lui-même cette opération comme la vente de son entreprise. Il passe alors de la direction d’une agence indépendante à l’intégration dans un groupe mondial de plusieurs milliers de salariés. Cette étape lui apporte une expérience nouvelle de la croissance, de la gestion internationale et des opérations financières. Mais elle marque aussi la fin d’un cycle.

Après la réussite publicitaire, la recherche d’utilité

À l’approche de la quarantaine, Wale Gbadamosi-Oyekanmi explique avoir voulu utiliser les compétences et les moyens acquis dans la publicité au service de projets ayant une portée sociale plus directe. Cette évolution ne signifie pas l’abandon du marketing ou du divertissement. Elle consiste plutôt à les employer dans d’autres secteurs : financement du cinéma, médias indépendants, culture populaire, énergie ou transmission culturelle. 

Il participe ainsi à Impact Film, une structure d’investissement destinée à soutenir des œuvres qui interrogent les représentations, l’égalité entre les femmes et les hommes, la diversité et les grands enjeux de société. La démarche repose sur une conviction simple : les images ne reflètent pas seulement la société, elles contribuent aussi à définir les rôles que les individus pensent pouvoir y occuper. 

En octobre 2024, il rejoint également le capital de StreetPress avec Olivier Legrain et Maxime Kurkdjian. D’après les informations publiées par StreetPress, les trois investisseurs détiennent collectivement un peu plus de 5 % de la société, tandis que les journalistes Johan Weisz et Mathieu Molard conservent la majorité du capital et le contrôle éditorial du média. 

Dans le même temps, Wale Gbadamosi-Oyekanmi devient actionnaire et conseiller stratégique de Booska-P. Le média, créé en 2005, s’est imposé dans le rap français, les cultures populaires et la production de formats vidéo. Son investissement répond à la volonté d’accompagner une entreprise déjà centrale auprès d’une partie de la jeunesse française dans un changement d’échelle. 

Son activité ne se limite cependant pas aux médias. Il rejoint Oríkì Energy, une entreprise tournée vers l’accès à l’énergie solaire, au financement et à l’autonomie économique d’entrepreneurs dans les pays du Sud. Le projet cherche notamment à mobiliser les ressources de la diaspora pour financer des activités durables et rentables. 

Plus récemment, NOFI a annoncé son investissement dans GrioKids, application consacrée aux histoires, aux savoirs et aux cultures africaines et afrodescendantes à destination des enfants. Aucun montant n’a été communiqué publiquement. Cette participation prolonge néanmoins son intérêt pour les structures qui produisent et transmettent leurs propres récits. 

De la propriété des récits à la construction d’institutions

Ces investissements concernent des secteurs différents, mais ils répondent à une même interrogation : qui possède les moyens de produire, financer et distribuer les récits ?

Dans la publicité, Wale Gbadamosi-Oyekanmi aidait les grandes marques à comprendre les cultures populaires. Dans cette nouvelle phase, il semble vouloir renforcer directement les entreprises et les médias qui fabriquent ces cultures.

Cette nuance est importante. La représentation ne dépend pas uniquement de la présence d’un visage noir dans une campagne, un film ou une émission. Elle dépend aussi de la propriété des entreprises, de l’accès au capital, de la capacité à financer des productions et de la maîtrise des canaux de diffusion.

Son passage de Dare.Win à Impact Film, StreetPress, Booska-P ou GrioKids peut donc être lu comme un déplacement progressif : de la création de campagnes pour le compte de clients vers la constitution d’actifs culturels susceptibles de durer.

LAGOS feat. PARIS, la prochaine étape

En juillet 2026, Wale Gbadamosi-Oyekanmi dévoile le projet qui incarne le plus clairement cette évolution : LAGOS feat. PARIS.

L’événement est conçu comme un festival réunissant à Lagos des artistes nigérians et francophones, notamment autour de l’afrobeats et des musiques urbaines. Son ambition est de créer une scène commune entre deux espaces musicaux qui collaborent déjà régulièrement, mais dont les relations restent encore souvent ponctuelles ou dépendantes des stratégies individuelles des artistes. 

Africa Intelligence indique qu’une première édition pourrait être organisée en décembre 2026, pendant le Detty December, période durant laquelle Lagos accueille une forte concentration de concerts, de festivals et de visiteurs issus de la diaspora. À ce stade, cette date demeure un objectif : ni la programmation définitive ni les modalités précises de l’événement n’ont été rendues publiques. 

Le projet arrive dans un contexte où les collaborations entre artistes francophones et nigérians se multiplient. Tiakola a notamment travaillé avec Asake, tandis qu’Aya Nakamura et Ayra Starr ont collaboré sur le titre Hypé. Ces rencontres montrent que les scènes ne sont plus isolées. Elles ne disposent cependant pas encore toujours des institutions, festivals, réseaux professionnels et circuits économiques capables de transformer ces succès en relations durables. 

L’enjeu de LAGOS feat. PARIS dépasse donc l’organisation d’un concert. Il s’agit de créer une infrastructure de rencontre entre artistes, producteurs, médias, marques, investisseurs et publics issus de plusieurs espaces linguistiques.

La France regarde depuis longtemps vers les États-Unis lorsqu’elle cherche des références musicales ou culturelles internationales. Le Nigeria, de son côté, s’est imposé comme l’un des grands centres mondiaux de la musique populaire, mais ses relations avec l’espace francophone africain et européen restent encore fragmentées. En se plaçant entre Paris et Lagos, Wale Gbadamosi-Oyekanmi cherche précisément à occuper cet espace.

Le mot « passeur » est souvent employé pour décrire les personnalités qui évoluent entre plusieurs cultures. Il peut cependant devenir réducteur. Un passeur facilite une rencontre. Un bâtisseur crée les structures qui permettent à cette rencontre de se reproduire sans dépendre constamment de lui. C’est dans cette transition que se situe aujourd’hui Wale Gbadamosi-Oyekanmi.

Son parcours ne suit pas une ligne parfaitement droite. Il passe de la télévision au numérique, de l’agence indépendante au groupe international, de la publicité à l’investissement, puis de Paris à Lagos. Mais chaque étape repose sur la même compréhension : dans les industries culturelles, une histoire ne devient puissante que lorsqu’elle rencontre un public, un financement et un système de diffusion.

Avec Têtes Plongeantes, il a contribué à faire circuler un débat de la France vers le Nigeria. Avec Booska-P, StreetPress, Impact Film et GrioKids, il participe au financement de médias et de contenus qui cherchent à produire leurs propres représentations. Avec LAGOS feat. PARIS, il veut désormais inscrire le dialogue entre la France et le Nigeria sur une scène commune.

Le projet reste à concrétiser. Sa première édition, sa programmation et son modèle économique devront encore être confirmés. Mais son annonce donne une direction précise à la nouvelle vie professionnelle de Wale Gbadamosi-Oyekanmi : ne plus seulement raconter les transformations culturelles, mais contribuer à construire les institutions qui les rendront possibles.

Pour transmettre ces histoires aux nouvelles générations

L’investissement de Wale Gbadamosi-Oyekanmi dans GrioKids s’inscrit dans cette ambition de transmission et d’autonomie culturelle. L’application propose aux enfants des récits, des personnages et des savoirs inspirés des cultures africaines et afrodescendantes.

Découvrez GrioKids et offrez aux enfants des histoires dans lesquelles ils peuvent apprendre, imaginer et se reconnaître.

Mathieu N'DIAYE
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N’Diaye, aussi connu sous le pseudonyme de Makandal, est un écrivain et journaliste spécialisé dans l’anthropologie et l’héritage africain. Il a publié "Histoire et Culture Noire : les premières miscellanées panafricaines", une anthologie des trésors culturels africains. N’Diaye travaille à promouvoir la culture noire à travers ses contributions à Nofi et Negus Journal.

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