À l’occasion de la sortie du premier long métrage de NOFI Studio, retour sur une contamination qui, plus de trente ans après l’interdiction du pesticide, continue d’affecter les terres, l’alimentation et la santé des populations de Guadeloupe et de Martinique.
Une ingénieure en biotechnologie met au point une innovation susceptible de freiner la contamination au chlordécone. Sa découverte attire aussitôt les convoitises. Lorsque des mercenaires prennent d’assaut les locaux de son entreprise, la scientifique se retrouve enfermée avec une invention qui pourrait changer la vie de millions de personnes.
Tel est le point de départ de MOVÉ JOU, thriller contemporain réalisé par le cinéaste guadeloupéen Jeff Taver et premier long métrage produit par NOFI Studio. Son héroïne, Tessa Obary, doit protéger une avancée scientifique tout en tentant de survivre. Derrière cette intrigue de fiction se trouve une catastrophe bien réelle : la contamination durable de la Guadeloupe et de la Martinique par l’un des pesticides les plus persistants jamais utilisés.
Le film ne reconstitue pas directement les décisions administratives, les intérêts économiques ou les procédures judiciaires qui ont façonné l’affaire. Il choisit les codes du thriller pour poser une autre question : que se passerait-il si une solution capable de neutraliser le chlordécone devenait un enjeu de pouvoir ?
Cette hypothèse appartient à la fiction. Le problème auquel elle répond appartient entièrement au présent.
HOPEWELL, 1975 : LA CATASTROPHE QUI AURAIT DÛ SERVIR D’AVERTISSEMENT
L’histoire du chlordécone commence aux États-Unis. Commercialisée sous le nom de Kepone, la molécule est produite notamment à Hopewell, en Virginie.
En juillet 1975, une usine de la société Life Science Products ferme après la découverte de concentrations élevées de Kepone dans le sang de plusieurs travailleurs. Les ouvriers exposés présentent notamment des tremblements, des troubles neurologiques et des difficultés de coordination. La contamination ne se limite pas à l’intérieur de l’usine : elle atteint également les eaux et les sédiments du bassin de la James River.
L’affaire devient l’une des grandes catastrophes chimiques américaines des années 1970. L’Agence américaine de protection de l’environnement ordonne l’arrêt des ventes et de l’utilisation du produit en août 1975. Les activités de pêche sont sévèrement restreintes dans une partie de la James River, avec des conséquences économiques importantes pour les communautés locales.
La toxicité du produit n’était pourtant pas totalement inconnue. Des expériences animales avaient déjà signalé, dans les années 1960, des effets sur le foie, la reproduction et le système nerveux. La catastrophe de Hopewell transforma ces alertes scientifiques en démonstration humaine. Malgré ce précédent, le produit continua d’être utilisé aux Antilles françaises.
DE 1972 À 1993 : VINGT ANS D’UTILISATION AUX ANTILLES
En France, une autorisation provisoire de mise sur le marché du Képone est accordée en septembre 1972. Le pesticide est destiné aux bananeraies, secteur agricole majeur de Guadeloupe et de Martinique.
Après le scandale de Hopewell et l’arrêt de la production américaine, une nouvelle formulation appelée Curlone obtient une autorisation de mise sur le marché en 1981. La molécule est alors fabriquée à l’étranger, puis formulée et commercialisée pour les plantations antillaises.
Le produit est retiré du marché français en février 1990. Son utilisation ne s’arrête toutefois pas immédiatement. Les délais réglementaires et plusieurs dérogations autorisent l’écoulement des stocks. Le chlordécone demeure ainsi utilisé jusqu’en 1993 dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique. La commission d’enquête parlementaire de 2019 a retracé cette succession d’autorisations, d’avis scientifiques insuffisamment pris en compte et de prolongations administratives.
Les ouragans David, en 1979, et Allen, en 1980, avaient aggravé les infestations de charançons dans certaines plantations. La protection de la production bananière fut alors présentée comme un impératif économique. Mais le maintien du pesticide a transféré le coût de cette protection vers les sols, les cours d’eau, les travailleurs agricoles et les générations suivantes.
Le dossier documentaire consacré à la molécule retrace également la chronologie des autorisations françaises, du Képone au Curlone, ainsi que les alertes toxicologiques connues avant l’interdiction définitive.
UNE POLLUTION PASSÉE DES PLANTATIONS AUX CORPS
Le chlordécone demeure principalement stocké dans les sols contaminés. De là, il peut rejoindre les eaux de ruissellement, les rivières et le milieu marin. Certaines plantes l’absorbent par leurs racines. Des animaux élevés ou pêchés dans les zones touchées peuvent également se contaminer.
La principale voie actuelle d’exposition de la population est l’alimentation. Les produits les plus susceptibles d’être concernés sont notamment certains légumes-racines, les poissons et crustacés provenant de zones contaminées, ainsi que les volailles et les œufs issus d’élevages domestiques installés directement sur des sols pollués.
L’étude Kannari, menée en 2013 et 2014 par Santé publique France et l’Anses, a détecté du chlordécone dans plus de 90 % des échantillons sanguins analysés chez les adultes de Guadeloupe et de Martinique. Cette détection ne signifie pas que toutes ces personnes développeront une maladie. Elle démontre cependant l’ampleur de l’exposition de la population.
Les niveaux sont très inégaux. Environ 5 % des participants présentaient une concentration sanguine au moins dix fois supérieure à la moyenne observée dans l’étude. Les personnes les plus exposées sont souvent celles qui vivent dans les zones historiquement contaminées ou consomment régulièrement des produits issus de jardins, de petits élevages ou de pêches non contrôlés.
En utilisant les valeurs toxicologiques révisées en 2021, l’Anses a estimé que 14 % des adultes guadeloupéens et 25 % des adultes martiniquais étudiés présentaient une concentration sanguine supérieure à la valeur toxicologique de référence interne. Cette valeur n’est pas un diagnostic individuel, mais un outil permettant d’identifier les niveaux d’exposition pour lesquels un risque sanitaire ne peut être écarté.
L’étude ChlorExpo, publiée en juin 2026, a actualisé l’évaluation de l’exposition alimentaire en tenant compte de la préparation, de la cuisson et des circuits d’approvisionnement. Ses résultats confirment le rôle important de certains poissons marins, des œufs et de produits issus de circuits informels dans les niveaux d’exposition les plus élevés.
CE QUE LA SCIENCE ÉTABLIT SUR LES EFFETS SANITAIRES
Le chlordécone agit notamment sur le système nerveux, la reproduction et le système hormonal. Des effets sur le foie, les reins et d’autres organes ont été observés dans les études toxicologiques. Les recherches épidémiologiques conduites aux Antilles ont également étudié son influence sur la grossesse, le développement de l’enfant et certains cancers. Le lien le mieux documenté concerne le cancer de la prostate.
L’expertise collective de l’Inserm publiée en 2021 a conclu à une présomption forte de lien entre l’exposition au chlordécone de la population générale et le risque de cancer de la prostate. Dans le cadre professionnel, l’Anses a retenu l’existence d’une relation causale probable entre l’exposition au pesticide et cette maladie.
Depuis 2021, le cancer de la prostate peut être reconnu comme maladie professionnelle chez certains travailleurs agricoles exposés aux pesticides, dont le chlordécone. Cette avancée permet théoriquement l’accès au Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides, sous réserve de satisfaire les conditions administratives et médicales prévues.
La question sanitaire ne se limite pourtant pas aux anciens ouvriers des bananeraies. La contamination a concerné une population entière par l’intermédiaire de l’environnement et de l’alimentation. Les effets chez les femmes restent notamment moins bien caractérisés. La loi de juin 2026 demande explicitement de renforcer les recherches sur les pathologies féminines susceptibles d’être liées à l’exposition.
UNE POPULATION CONTRAINTE DE SE PROTÉGER DANS SON PROPRE ENVIRONNEMENT
Face à l’impossibilité actuelle de nettoyer rapidement l’ensemble des sols, la politique sanitaire repose en grande partie sur la réduction de l’exposition. Les habitants des zones concernées peuvent faire analyser gratuitement certaines parcelles dans le cadre du programme Jardins familiaux, dit JAFA. Des recommandations portent sur le choix des cultures, l’origine des produits consommés et l’organisation des élevages domestiques.
L’Anses recommande notamment de ne pas consommer de poissons d’eau douce pêchés dans les zones interdites, de limiter la fréquence de consommation des produits de pêche provenant de circuits non contrôlés et de surveiller la provenance des légumes-racines, des volailles et des œufs produits sur des terrains contaminés.
Ces mesures diminuent le risque, mais elles placent une partie de la responsabilité quotidienne sur les populations. Cultiver un jardin, élever quelques poules, pêcher dans une rivière ou acheter un poisson en bord de route ne relèvent plus uniquement de pratiques alimentaires ou culturelles. Ces gestes doivent être accomplis en fonction de cartes de contamination, de restrictions administratives et de résultats d’analyses.
Le chlordécone a ainsi modifié le rapport au territoire. La terre nourricière peut devenir une source d’exposition. La pêche de subsistance peut être interdite. Les circuits locaux peuvent inspirer une inquiétude que les populations n’ont pas créée.
EN 2026, LA RESPONSABILITÉ DE L’ÉTAT EST RECONNUE PAR LA LOI
Le 12 juin 2026, une loi a reconnu la « part de responsabilité » de l’État dans les préjudices sanitaires, moraux, écologiques et économiques subis par la Guadeloupe, la Martinique et leurs populations. Le texte relie directement cette responsabilité à l’autorisation de mise sur le marché des produits contenant du chlordécone et à leur utilisation prolongée comme insecticides agricoles.
La loi fixe plusieurs objectifs : développer la recherche scientifique, dépolluer les terres et les eaux, réduire l’exposition alimentaire, accompagner les agriculteurs et les pêcheurs, mieux étudier les effets sanitaires chez les femmes et progresser vers l’indemnisation des victimes, y compris lorsque l’exposition n’était pas professionnelle. Cette reconnaissance politique est intervenue dans un contexte judiciaire contradictoire.
Le 22 juin 2026, la cour d’appel de Paris a confirmé le non-lieu prononcé en 2023 dans l’enquête pénale ouverte à la suite des plaintes pour empoisonnement, administration de substances nuisibles et mise en danger de la vie d’autrui. Les parties civiles ont annoncé leur intention de se pourvoir en cassation.
La situation peut donc être résumée ainsi : la responsabilité de l’État est désormais reconnue par la loi, mais aucune personne physique n’a été renvoyée devant un tribunal pénal pour répondre de la contamination.
Cet écart nourrit une colère durable. Pour de nombreuses victimes, connaître l’histoire administrative du pesticide ne suffit pas. Elles demandent que soient identifiés les décideurs, les intérêts privés, les responsabilités individuelles et les mécanismes ayant permis le maintien du produit malgré les alertes.
POURQUOI MOVÉ JOU CHOISIT LE THRILLER
MOVÉ JOU ne remplace ni une enquête scientifique ni un documentaire. Le film emprunte une autre voie : celle de la fiction populaire. Le chlordécone y devient le moteur d’un récit de survie, d’innovation et de confrontation. L’héroïne n’est pas uniquement victime d’une pollution héritée. Elle agit sur le problème. Elle cherche, invente, résiste et protège une découverte.
Ce choix modifie la représentation habituelle des Antilles dans les récits consacrés au chlordécone. La catastrophe demeure présente, mais elle ne définit pas entièrement les personnages. La scientifique antillaise se trouve au centre de la production du savoir et de la recherche d’une solution.
Le danger n’est pas non plus présenté comme un phénomène abstrait. Il prend la forme d’intérêts prêts à empêcher qu’une innovation devienne accessible. Le scénario introduit ainsi une dimension politique : qui contrôle les connaissances capables de réparer un territoire ? Qui finance la recherche ? Qui possède les inventions ? Qui décide de leur diffusion ?
Le thriller permet de traduire ces rapports de force en tension dramatique. Il rapproche un scandale environnemental complexe d’un public qui ne lirait pas nécessairement un rapport parlementaire ou une expertise toxicologique.
RACONTER LE CHLORDÉCONE SANS ENFERMER LES ANTILLES DANS LA CATASTROPHE
Pendant plusieurs décennies, l’histoire du chlordécone a été racontée à travers les rapports scientifiques, les témoignages de travailleurs, les mobilisations associatives, les documentaires et les procédures judiciaires. MOVÉ JOU ajoute une fiction de genre à cette mémoire collective.
Le film arrive au moment où la France reconnaît officiellement sa part de responsabilité, tandis que la voie pénale demeure fermée. Il paraît également alors que de nouvelles études précisent les mécanismes d’exposition et que les recherches sur la dépollution restent incapables de proposer une solution immédiate à l’échelle des deux territoires.
Cette concordance donne au récit une portée particulière. L’invention protégée par Tessa Obary représente ce que les populations attendent encore du monde réel : une recherche ambitieuse, des moyens durables et une politique capable de traiter la pollution à sa source au lieu de demander aux habitants de vivre indéfiniment avec elle. Le chlordécone appartient à l’histoire industrielle du XXe siècle. Ses effets appartiennent au XXIe.
Plus de trente ans après son interdiction, il demeure dans les sols, l’eau, les aliments, les organismes et les décisions quotidiennes de milliers de familles. La sortie de MOVÉ JOU rappelle ainsi une réalité fondamentale : l’utilisation du pesticide a cessé en 1993, mais le scandale du chlordécone n’est pas terminé.
MOVÉ JOU
Un film de Jeff Taver
Produit par NOFI Studio
Sortie annoncée au cinéma fin 2026
Une scientifique découvre une innovation susceptible de changer la lutte contre la contamination au chlordécone. Lorsque son entreprise est attaquée, elle doit survivre et empêcher que son invention tombe entre de mauvaises mains.
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Sources principales
- Assemblée nationale, Rapport de la commission d’enquête sur l’impact économique, sanitaire et environnemental du chlordécone, 2019.
- Anses, Chlordécone aux Antilles : les risques liés à l’exposition alimentaire, actualisation 2026.
- Santé publique France, Imprégnation de la population antillaise par la chlordécone — étude Kannari, 2018.
- Anses, ChlorExpo : étude affinée de l’exposition alimentaire de la population des Antilles, 2026.
- République française, loi n° 2026-491 du 12 juin 2026 visant à reconnaître la responsabilité de l’État et à indemniser les victimes du chlordécone.
