Chlordécone en Afrique : l’histoire oubliée du Cameroun et de la Côte d’Ivoire

Le scandale de la chlordécone est principalement associé à la Guadeloupe et à la Martinique. Pourtant, les archives scientifiques et parlementaires révèlent que ce pesticide avait auparavant été employé dans les bananeraies africaines. Le Cameroun fut même l’un des premiers territoires où son utilisation devint massive. Plusieurs décennies plus tard, l’étendue de la contamination reste largement inconnue.

Lorsque l’on évoque la chlordécone, deux territoires viennent immédiatement à l’esprit : la Guadeloupe et la Martinique. Entre 1972 et 1993, cet insecticide y fut répandu dans les bananeraies pour combattre le charançon du bananier. Sa persistance a contaminé les terres, les eaux, la chaîne alimentaire et une grande partie de la population.

Cette histoire antillaise a progressivement donné lieu à des enquêtes scientifiques, des mobilisations citoyennes, des procédures judiciaires et plusieurs plans publics. Son volet africain reste beaucoup moins connu.

Des rapports parlementaires français, des publications agronomiques anciennes et des auditions d’anciens chercheurs établissent pourtant que la chlordécone a été utilisée dans au moins deux pays du continent : le Cameroun et la Côte d’Ivoire. Les éléments disponibles indiquent que son déploiement camerounais a précédé celui des Antilles et contribué à présenter le produit comme une réponse efficace aux difficultés rencontrées dans les plantations tropicales. 

Les données ne permettent pas d’affirmer que toute l’Afrique aurait été contaminée. Elles révèlent un problème plus précis : un pesticide extrêmement persistant a été appliqué pendant plusieurs décennies dans certaines grandes régions bananières africaines, sans qu’une cartographie publique comparable à celle des Antilles ait ensuite été réalisée.

UNE MOLÉCULE CONÇUE POUR RESTER

Synthétisée pour la première fois en 1951 et commercialisée à partir de 1958, la chlordécone est un composé organochloré artificiel. Elle a notamment été vendue sous les noms de KeponeCurloneGC-1189 et Musalone. Le document transmis sur la molécule rappelle également son utilisation contre le charançon du bananier ainsi que sa forte toxicité et son exceptionnelle persistance environnementale. 

Sa structure chimique la rend très difficile à détruire. La molécule se fixe aux particules du sol, peut être transportée par l’érosion et les eaux de ruissellement, puis rejoindre les rivières, les nappes et les milieux marins. Elle peut également entrer dans les organismes vivants et se concentrer le long des chaînes alimentaires.

La Convention de Stockholm classe la chlordécone parmi les polluants organiques persistants inscrits à son annexe A. Son secrétariat la décrit comme hautement persistante, susceptible de s’accumuler dans les organismes, très toxique pour les espèces aquatiques et classée cancérogène possible pour l’être humain. Aucune production ou utilisation actuelle n’est officiellement déclarée. La disparition du produit des marchés ne signifie donc pas nécessairement sa disparition des anciens espaces agricoles.

LE CAMEROUN, PREMIER GRAND TERRAIN AFRICAIN

L’histoire africaine documentée de la chlordécone commence dans le sud-ouest du Cameroun. Au début des années 1960, les plantations de bananes sont confrontées au développement de populations de charançons résistantes à l’hexachlorocyclohexane, ou HCH, un autre insecticide organochloré. À partir de 1964, des essais sont organisés pour trouver une substance plus efficace. Les résultats attribués à la chlordécone sont alors spectaculaires.

D’après un rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, fondé notamment sur un article publié en 1974 dans la revue agronomique Fruits, le Kepone est utilisé dans le sud-ouest camerounais à partir de 1967. 

Henri Vannière, ancien chercheur du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, le CIRAD, a livré une chronologie plus large devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale en 2019. Selon son témoignage, l’utilisation massive aurait commencé dans la partie anglophone du Cameroun et se serait généralisée sur de vastes superficies dès la seconde moitié des années 1960. Le pesticide était alors fourni depuis les États-Unis par Allied Chemical, son fabricant. Le contexte géographique compte.

L’ancienne zone administrée par le Royaume-Uni entretenait davantage de relations avec les compagnies fruitières américaines et les réseaux bananiers d’Amérique centrale. Le Kepone aurait suivi ces circuits commerciaux et techniques avant de rejoindre les réseaux agronomiques francophones.

Dans les plantations, le produit acquiert rapidement une réputation de solution particulièrement efficace. Le charançon attaque la base et le rhizome du bananier, affaiblit la plante et augmente le risque de déracinement. Un insecticide capable d’éliminer ce ravageur représentait donc un avantage économique immédiat. L’efficacité agronomique a occupé le premier plan. Les conséquences à long terme pour les travailleurs, les sols, les eaux et l’alimentation sont restées en arrière-plan.

DU CAMEROUN AUX ANTILLES : LA CIRCULATION D’UN « PRODUIT MIRACLE »

L’expérience camerounaise occupe une place importante dans l’histoire générale du pesticide. Selon Henri Vannière, lorsque les planteurs antillais se sont retrouvés confrontés à leur tour à des charançons résistants, les connaissances acquises en Afrique ont circulé par l’intermédiaire de l’Institut des fruits et agrumes coloniaux, l’IFAC, puis de ses successeurs institutionnels.

Les mêmes réseaux de chercheurs, d’agronomes et de techniciens travaillaient sur les cultures tropicales en Afrique et aux Antilles. Une solution jugée efficace dans les plantations camerounaises pouvait donc être transférée vers la Martinique et la Guadeloupe. Cette circulation révèle le fonctionnement de la recherche agricole tropicale au lendemain des indépendances.

Les institutions changeaient de nom, mais les personnes, les méthodes, les archives et les réseaux professionnels restaient souvent connectés. Les cultures d’exportation continuaient à être pensées à l’échelle de vastes ensembles tropicaux : Afrique centrale, Afrique de l’Ouest, Caraïbes et Amérique latine. La chlordécone suivit ces connexions.

Les données présentées devant l’Assemblée nationale suggèrent également que le Musalone, autre formulation contenant de la chlordécone, aurait été testé au Cameroun ou en Côte d’Ivoire avant d’entrer dans les circuits français d’homologation. L’ancien chercheur interrogé a cependant indiqué ne pas avoir retrouvé, dans les archives consultées, les essais préalables complets qui auraient dû documenter ces usages. L’Afrique apparaît donc à la fois comme un marché, un terrain d’expérimentation agronomique et une étape dans la circulation internationale du pesticide.

LA CÔTE D’IVOIRE, UN USAGE PLUS TARDIF

La situation ivoirienne semble avoir été différente. Les premières méthodes de lutte contre le charançon auraient conservé leur efficacité plus longtemps qu’au Cameroun. L’absence initiale de résistance importante aurait retardé le recours à la chlordécone. Son utilisation est néanmoins attestée plus tardivement.

Après l’arrêt de la production américaine consécutif au scandale de l’usine de Hopewell, en Virginie, la fabrication de la molécule reprend au Brésil. Elle est ensuite expédiée en France, où la société Calliope la formule sous le nom de Curlone avant d’en réexporter une partie vers le Cameroun et la Côte d’Ivoire. Le rapport sénatorial de 2009 estime que 400 tonnes de Curlone auraient été envoyées vers les deux pays en une dizaine d’années.

Le Curlone étant dosé à 5 % de chlordécone, cette quantité correspondrait à environ 20 tonnes de matière active, soit une moyenne de deux tonnes par an pour le Cameroun et la Côte d’Ivoire réunis. Le même rapport indique que les utilisations auraient continué jusqu’en 1995 au Cameroun et jusqu’en 1998 en Côte d’Ivoire. 

Ces dates doivent être présentées avec prudence. Elles proviennent d’une reconstitution parlementaire fondée sur des archives commerciales, des documents scientifiques et les informations transmises par les entreprises consultées. Elles ne constituent pas une cartographie exhaustive de chaque exploitation ni un registre complet des applications effectuées. Elles montrent néanmoins que la chlordécone n’a pas été un épisode marginal limité à quelques essais africains.

DES QUANTITÉS PLUS IMPORTANTES QU’ON NE LE PENSAIT

La production mondiale de chlordécone demeure elle-même difficile à reconstituer. Environ 1 600 tonnes auraient été fabriquées aux États-Unis entre 1958 et 1976. Les travaux du Programme des Nations unies pour l’environnement estiment que 90 à 99 % de la production américaine a été exportée vers l’Europe, l’Asie, l’Amérique latine et l’Afrique. 

À cette production américaine s’ajoutent environ 200 tonnes de matière active synthétisées au Brésil entre 1981 et 1991. Une partie importante de la chlordécone produite dans le monde demeure donc difficile à localiser précisément. Le rapport parlementaire de 2009 parlait d’une « chlordécone perdue », sortie des principaux plans internationaux de contrôle après l’arrêt de sa commercialisation. 

Dans le cas africain, les archives identifient principalement le Cameroun et la Côte d’Ivoire. Elles ne suffisent pas à déterminer :

  • les surfaces totales traitées ;
  • les doses réellement appliquées dans chaque plantation ;
  • la localisation de tous les anciens sites ;
  • les stocks éventuellement abandonnés ;
  • l’exposition des ouvriers ;
  • la contamination actuelle des sols, de l’eau et des aliments.

L’incertitude porte donc moins sur l’existence de l’utilisation que sur l’ampleur de ses conséquences.

LE TÉMOIGNAGE TROUBLANT D’UN CHERCHEUR DU CIRAD

Lors d’une audition au Sénat en 2016, un chercheur du CIRAD a affirmé que le Cameroun avait utilisé la chlordécone « de façon systématique » entre 1966 et 1986, avec des quantités deux à trois fois supérieures à celles appliquées aux Antilles. Il a ajouté que les traitements auraient continué dans certaines plantations industrielles jusqu’en 1995.  Cette déclaration est importante, mais elle ne remplace pas une étude de terrain.

Elle devrait conduire à rechercher les registres d’importation, les carnets de traitement, les archives des compagnies bananières, les documents des anciens instituts agronomiques et les dossiers d’homologation camerounais.

Le même intervenant expliquait que le CIRAD avait attiré l’attention des autorités camerounaises sur le risque. Selon son témoignage, la question de la qualité des eaux n’avait alors pas été considérée comme prioritaire par rapport aux impératifs agricoles et alimentaires. 

Aucune conclusion générale sur la position actuelle du Cameroun ne peut être tirée de cet échange datant de 2016. Il illustre toutefois le décalage entre la connaissance d’un risque environnemental et la capacité politique, scientifique et financière d’un pays à l’étudier.

UNE ANALYSE NÉGATIVE NE SUFFIT PAS À ÉCARTER LE RISQUE

En 2009, des inquiétudes avaient circulé au sujet d’une éventuelle contamination de sources d’eau camerounaises commercialisées sous les noms de Tangui et Gemme.

Un échantillon prélevé par l’Institut de recherche pour le développement et analysé en France s’était révélé négatif. Le rapport parlementaire précisait alors qu’une confirmation était en cours. Ce résultat ponctuel ne permet pas d’établir l’absence générale de pollution.

Une analyse d’eau renseigne uniquement sur un lieu, une date, une profondeur et une méthode de détection déterminés. La chlordécone peut rester retenue dans certains sols, se déplacer lentement ou être transportée vers d’autres zones par l’érosion. Sa présence peut varier entre une parcelle, un cours d’eau, un sédiment et une denrée alimentaire.

Une véritable évaluation nécessiterait donc des campagnes répétées couvrant les anciennes plantations, les bassins versants, les rivières, les sédiments, les puits, les cultures vivrières et les produits animaux.

PEUT-ON AFFIRMER QUE LES SOLS AFRICAINS SONT CONTAMINÉS ?

Les documents disponibles établissent l’utilisation du pesticide. Ils ne permettent pas de mesurer précisément la contamination actuelle. La prudence est indispensable. Les résultats obtenus en Guadeloupe et en Martinique ne peuvent pas être automatiquement transposés au Cameroun et à la Côte d’Ivoire. Le devenir de la molécule dépend notamment de la nature des sols, de leur teneur en matière organique, du relief, de la pluviométrie, du drainage, de l’érosion et des pratiques agricoles. La durée exacte de persistance peut donc varier selon les territoires.

La disparition spontanée de toute contamination serait cependant difficile à présumer. La Convention de Stockholm souligne la forte persistance de la molécule, son potentiel de transport et sa capacité à s’accumuler dans les organismes. Les travaux parlementaires français alertaient déjà en 2009 sur l’existence possible d’une pollution internationale durable dont les effets restaient principalement étudiés dans les Antilles. 

La réponse rigoureuse est donc la suivante : nous savons que la chlordécone a été appliquée dans des bananeraies africaines, mais nous ne disposons pas d’assez de données publiques pour déterminer l’étendue actuelle de la pollution.

LES OUVRIERS AGRICOLES, GRAND ABSENT DES ARCHIVES

Les travailleurs constituent l’autre angle mort majeur. La chlordécone était répandue directement au pied des bananiers. Les ouvriers chargés du transport, de la préparation et de l’application pouvaient être exposés par contact cutané, inhalation de poussières ou ingestion accidentelle.

Les connaissances toxicologiques disponibles associent les fortes expositions à des atteintes neurologiques, hépatiques et reproductives. La molécule est également classée comme cancérogène possible pour l’être humain. Pourtant, les sources publiques consultées ne font apparaître aucune étude épidémiologique africaine comparable aux recherches menées auprès des populations antillaises.

Nous ignorons notamment :

  • combien d’ouvriers ont manipulé le produit ;
  • quels équipements de protection leur étaient fournis ;
  • s’ils ont été informés de sa toxicité ;
  • si leurs dossiers médicaux ont été conservés ;
  • si leurs descendants vivent encore à proximité des anciennes plantations ;
  • si des cohortes professionnelles ont été constituées.

L’absence de données médicales ne prouve pas l’absence d’effets. Elle empêche de les mesurer.

LE COÛT DE L’INVISIBILITÉ

La pollution environnementale devient un scandale public lorsque plusieurs conditions sont réunies : des analyses, des cartes, des médecins, des laboratoires, des associations, des journalistes, des archives accessibles et des institutions capables de reconnaître le problème. Aux Antilles françaises, ces éléments ont fini par se rencontrer, souvent après des années de mobilisation.

Au Cameroun et en Côte d’Ivoire, l’histoire de la chlordécone demeure principalement contenue dans des rapports français et des publications agronomiques anciennes. Les populations susceptibles d’avoir travaillé ou vécu sur les terres concernées disposent de peu d’informations directement accessibles. Cette asymétrie est centrale.

Un produit peut laisser des traces physiques pendant des décennies tout en disparaissant des mémoires administratives. Les parcelles changent de propriétaire. Les plantations sont reconverties. Les entreprises fusionnent ou quittent le territoire. Les travailleurs vieillissent. Les archives commerciales restent privées ou sont détruites. À mesure que le temps passe, la molécule persiste tandis que la preuve historique devient plus difficile à reconstituer.

CE QU’UNE ENQUÊTE AFRICAINE DEVRAIT ÉTABLIR

Une enquête scientifique complète devrait commencer par la localisation des anciennes bananeraies industrielles traitées entre les années 1960 et la fin des années 1990.

Elle devrait ensuite croiser plusieurs types d’informations :

  1. les archives douanières et les registres d’importation du Kepone, du Curlone et du Musalone ;
  2. les documents des sociétés bananières et des instituts de recherche ;
  3. les analyses des sols, des eaux, des sédiments et des produits alimentaires ;
  4. les témoignages des anciens ouvriers et des populations riveraines ;
  5. une surveillance médicale adaptée aux expositions professionnelles ;
  6. la publication de cartes compréhensibles et accessibles aux habitants.

Cette enquête devrait également distinguer la présence de la molécule de l’exposition réelle des populations. Un sol contaminé ne conduit pas automatiquement au même niveau d’imprégnation pour tous. Le risque dépend de la localisation, de l’alimentation, des pratiques agricoles et de la circulation de l’eau. La transparence doit précéder toute conclusion rassurante ou alarmiste.

UNE HISTOIRE AFRICAINE, CARIBÉENNE ET MONDIALE

L’histoire de la chlordécone ne suit pas les frontières contemporaines. La molécule est inventée aux États-Unis. Elle circule par les compagnies fruitières américaines. Elle est appliquée au Cameroun. Son efficacité agronomique rejoint les réseaux de la recherche tropicale française. Elle est ensuite autorisée aux Antilles. Après l’arrêt de la production américaine, elle est synthétisée au Brésil, formulée en France puis réexportée vers l’Afrique. Cette trajectoire relie industrie chimique, agriculture d’exportation, institutions scientifiques et anciennes structures coloniales. Elle rappelle également que les risques ne sont pas répartis de manière égale. Les bénéfices économiques circulent rapidement. Les effets sanitaires et environnementaux restent attachés aux territoires de production et aux corps des travailleurs.

La Guadeloupe et la Martinique ont rendu visible une partie de cette histoire. Le Cameroun et la Côte d’Ivoire pourraient en conserver une autre partie, encore largement enfouie dans les sols et les archives.

À l’occasion de la sortie de MOVÉ JOU, qui place la recherche contre la chlordécone au cœur d’un thriller, cette dimension africaine élargit le cadre du récit.

La question dépasse les Antilles : combien de territoires ont reçu ce pesticide sans avoir ensuite bénéficié des moyens nécessaires pour mesurer ce qu’il avait laissé derrière lui ? La réponse complète reste à construire.

SOURCES PRINCIPALES

Mathieu N'DIAYE
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N’Diaye, aussi connu sous le pseudonyme de Makandal, est un écrivain et journaliste spécialisé dans l’anthropologie et l’héritage africain. Il a publié "Histoire et Culture Noire : les premières miscellanées panafricaines", une anthologie des trésors culturels africains. N’Diaye travaille à promouvoir la culture noire à travers ses contributions à Nofi et Negus Journal.

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