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L’affaire Beyoncé en Afrique – Pourquoi je prends sa défense

Culture

L’affaire Beyoncé en Afrique – Pourquoi je prends sa défense

Par marina wilson

On a le sentiment avec le temps qu’il est vraiment devenu facile, surtout avec les réseaux sociaux, de critiquer tout sans parfois prendre du recul sur les éléments factuels.

Depuis quelques jours, on entend que cette phrase : « Beyoncé milite pour la cause noire mais boude l’Afrique. » Enfin ! Il fallait bien trouver quelque chose à reprocher à Beyoncé, avouons que la tâche a été difficile cette année, encore plus que les précédentes car avec un album de cette qualité et un message engagé, comment procéder pour ternir la réputation de l’une des chanteuses les plus talentueuses de sa génération ? C’est enfin chose faite!

Vous noterez l’ironie de mon propos parce que tout simplement, les réactions des uns et des autres nécessitent que l’on reprenne les faits tels qu’ils sont :

Beyoncé a été contactée pour chanter à un événement « privé »

Comme vous avez pu le lire un peu partout, la Société des divertissements d’Abidjan (Sage), souhaitait inviter la star américaine en Côte d’Ivoire à l’occasion d’un spectacle privé. En d’autres termes, un groupe de personnes plus ou moins fortunées souhaitait se payer le plaisir d’entendre Beyoncé chanter juste pour eux, si vous ne l’aviez pas compris. C’est simple, ce n’était pas pour faire profiter le grand public que cette « invitation » a été faite. Pour faire encore plus simple : Beyoncé n’allait pas faire un concert dans un stade plein de monde comme elle en a l’habitude car ce n’était pas l’objet du booking!

Je m’en vais donc demander à ceux qui s’offusquent : vous vous fâchez alors que de toute façon il n’était pas prévu par les organisateurs que le peuple ivoirien puisse l’approcher ou la voir ? Bref, passons au fait suivant!

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Le booking des artistes américains en Afrique

Pour ceux d’entre vous qui ne le savent pas, le principe de booking d’un artiste tient compte de plusieurs facteurs : si ce dernier est en tournée ou non, si votre lieu et date de booking coïncident avec son planning et de là on dresse un budget, on vous fait un devis et en fonction, il y a accord via le versement d’une avance et la signature du contrat avec la société qui s’occupe du booking.

Très souvent, pour le cas de l’Afrique en particulier, ce sont des multinationales qui font venir les grands noms de la musique pour des concerts et cela entre dans le cadre d’opérations de communication . C’est ainsi que la marque de vodka Smirnoff a déjà fait venir Akon en 2012 pour des concerts à prix réduit (rappelons que Akon a entrepris un plan d’électrification de l’Afrique). Cette petite tournée lui a assuré un cachet de près de 60 millions de francs CFA par date. Idem pour Sean Paul qui a fait une tournée africaine organisée par la société de téléphonie mobile MTN. C’est un investissement fait par ces entreprises en vue d’avoir une bonne image auprès de leur public de manière à ce que cela se répercute sur les résultats de leurs ventes.

De la même manière, le comité d’organisation des trophées Kora a fait venir Chris Brown à Abidjan il y a quelques années pour un concert dont le billet d’entrée était à 50 000 F Cfa ( ce qui a généré la colère des ivoiriens car le prix était trop élevé, résultat le stade Houphouet Boigny où avait lieu le concert était vide aux 3/4). Que sait-on du cachet qu’il a demandé ?

Je m’en vais à nouveau dire ceci à ceux qui s’offusquent : Quand les stars américaines de notre époque viennent faire des shows en Afrique, il y a le gros budget qui va avec ! C’est rarement dans leur planning de tournée donc ça engendre des dépenses supplémentaires qui vont faire grimper les enchères en terme de prix.

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Le staff de Beyoncé en concert

Puisque nous avons abordé le sujet des dépenses engrangées par l’artiste, pour ceux d’entre vous qui connaissent le principe de l’économie d’échelle, l’organisateur de la tournée répercute l’ensemble des charges sur le public attendu en divisant le montant global par le nombre de personnes présentes dans la salle. C’est ainsi que pour le dernier concert de la chanteuse à Paris, les billets pouvaient varier selon l’emplacement de votre siège dans la salle (qui souvent dénote soit de votre budget soit de votre degré de fanatisme pour l’artiste).

Donc, avant de fixer le prix du billet de concert de Beyoncé (et cela compte aussi pour fixer le cachet pour la booker) , le staff tient compte entre autres de :

  • 30 danseurs qui l’accompagnent tout le long qu’il faut déplacer, nourrir et loger
  • une dizaine de stylistes qui auront la charge de prendre soin de ses tenues de scènes et de celles de ses danseuses
  • une scène avec un écran LED de 60 m de haut qui permet de voir le show en 360° , un runway comme dans les défilés de mode pouvant contenir près de 10 000 litres d’eau (cf sa prestation du morceau Freedom au stade de France et aux BET awards) . Rappelons qu’une logistique comme celle là demande pas moins de 50 techniciens qui doivent s’assurer que tout fonctionne. Ces derniers doivent aussi se déplacer, et être nourris et logés
  • Les musiciens, les photographes de tournée, l’équipe qui se charge de la captation vidéo, la sécurité etc…

J’entend déjà d’ici certains dire « mais est-ce qu’elle a besoin de tout ça ? » . Je vous répondrai que si vous voulez la voir, c’est pour tout ça! C’est pour tout cet effort qu’elle met pour fournir un show exceptionnel et on se connaît, si elle vient en Afrique et fait moins que ce qu’elle a l’habitude de faire, nous , africains, serons les premiers à dire qu’elle nous a manqué de respect. Reconnaissons-le.

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Le combat des Noirs américains n’est pas le combat des Africains

L’argument principal utilisé par les personnes mécontentes est que Beyoncé, dans son dernier album, est très portée sur le militantisme noir , mais elle refuse de faire un concert en Afrique. Il serait temps que nous, Africains, arrêtions de croire que les afro-américains sont des sauveurs qui vont nous délivrer d’une quelconque condition. Nous ne vivons pas leurs réalités, nous n’avons pas les même difficultés et aussi , j’ai envie de dire, nous n’avons pas besoin d’eux pour nous affirmer ! N’avons-nous pas des artistes africains talentueux et reconnus sur la scène internationale ? Ces derniers prennent-ils la peine de s’exprimer sur les problèmes qui minent le continent ? Je n’indexe personne, mais balayons devant notre porte avant de regarder chez le voisin.

Et pour aller encore plus loin, ceux d’entre vous qui pensent que des activistes comme Louis Farrakhan ou encore Jesse Jackson, lorsqu’ils donnent des conférences, ne sont pas payés, sont priés de se renseigner. Peut-être qu’ils ne demandent pas autant que Beyoncé, mais leur savoir a un prix et ils touchent des cachets non négligeables. (Je me demande quand ils se sont rendus en Afrique pour la dernière fois … mais ça c’est une autre histoire, n’est-ce pas ? ).

Bonus : Une balade pour Messi pour 3,5 millions d’euros

Lionel Messi a été invité par le gouvernement gabonais pour poser la première pierre d’un stade en vue de la CAN 2017 et ce pour un cachet de 3,5 millions d’euros. A-t-il touché un ballon ? NON. A t-i-l chanté ? NON. Aurait-on pu faire autre chose avec cet argent ? OUI, booker Beyoncé par exemple 🙂

C’est sur cette note d’humour que je conclurai mon propos en disant, ne prenez pas toujours tout au premier degré. Nous sommes tous doués d’un sens critique, agissons pour nous-même et n’attendons rien des autres. Ce n’est pas parce que nous sommes tous Noirs que nous sommes interdépendants. Les Africains n’ont pas besoin des Noirs américains ni des Noirs d’Europe pour s’affirmer.

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