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[INTERVIEW] Du rêve à la réalité : Ebene Duta ou le dessein d’une fille noire

Culture

[INTERVIEW] Du rêve à la réalité : Ebene Duta ou le dessein d’une fille noire

Par Noella

C’est après une rencontre avec le président du festival de Lyon BD au Festival International de la Bande Dessinée d’Alger, « la Mecque » des dessinateurs du monde entier, que la vie d’Ebene Duta ou plutôt d’Elyon’s son auteur a pris un tournant à 360°. Aujourd’hui lu dans 42 pays du Canada en Australie en passant par le Cameroun, elle profite de son passage dans les bureaux de NOFI pour nous parler de son incroyable succès.

En quelques mots qui est Elyon’s ?

Joëlle Ebongue de mon vrai nom, auteure de bande dessinée à plein temps. Avant j’étais conceptrice rédactrice le jour, auteure la nuit, mais la BD devenant de plus en plus chronophage j’ai dû lui donner plus de place. « Elyon » vient de l’hébreu, c’est le nom d’un Dieu. Etant chrétienne je crois que je viens de quelque part, j’appartiens à quelqu’un – d’où le « ‘s » pour signifier la « possession de ». De plus ce nom est asexué. Fille, garçon on ne sait pas. Tu ne retraces pas le genre ni l’origine de l’auteur. Du coup, les lecteurs sont plus concentrés sur le contenu de mon livre que ma vie privée.

Comment a démarré l’aventure graphique, quel est ton parcours ? As-tu fais une école de design/graphisme ?

J’ai fait l’école des Arts Saint Luc de Liège en Belgique.

Je dessine depuis toute petite. J’étais fascinée par l’image, les dessins animés – quand je faisais des crises, mes cousins me mettaient devant la télévision pour me calmer (rires). J’avais 7 ans quand je voulais épouser Walt Disney, j’étais persuadée que le talent se transmettait par le lien du mariage  – un peu comme on dit « telle mère telle fille » ou « ah il fait comme son papa ». J’ai tellement pleuré en découvrant qu’il était déjà décédé (rires). Cette histoire est marrante et montre bien mon raisonnement d’enfant, mais c’est cette histoire qui a déterminé mon acharnement dans ce milieu. J’ai pris une décision irréversible: je vais devenir dessinatrice de BD, par  moi-même.

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Du début de l’aventure jusqu’à maintenant, as-tu traversé des moments difficiles ?

Des difficultés dans le processus de création : trouver le ton juste car ce qui va me faire rire ne va pas forcément te faire rire, l’écriture, la chronologie des histoires en quelques cases seulement, la mise en scène, la matérialisation de l’idée… Toutes ces étapes prennent beaucoup de temps. Le premier tome de La Vie d’Ebene Duta par exemple je l’ai commencé en 2009. J’ai aussi rencontré des difficultés avec les maisons d’édition. La bande dessinée franco-belge a des codes et des formats précis, moi je débarque avec des histoires de 6 cases, puis 5, puis 4 et à nouveau 6, des bulles de dialogues oranges –blanches dans la BD classique – mes cadres gondolants ce qui normalement évoque le rêve. Tout ça pour dire que sur le côté technique je ne partais pas forcément avec de bons points.

On m’a fait comprendre qu’il y avait déjà un autre personnage sur le créneau « noir » à ce moment là : Aya de Yopougon. Une réflexion aussi qui revenait souvent, de blancs comme de noirs, c’est qu’il n’y a pas d’intérêt. « On recherche de l’exotisme, toi tu nous présente une « noire » sans souci qui étudie » (rires). De plus le public noir ne lit pas soit disant – merci à la télévision (rires). Tout ça m’a déstabilisé psychologiquement certes, mais pas découragé.

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Ta famille, tes amis t’ont-ils toujours soutenu dans ta démarche créative ou as-tu senti des réticences vis a vis de ton choix de carrière ?

Mon père a eu du mal au début, ma mère me soutenait, mais restait sceptique. Quand ils ont vu comment je m’accrochais, les retours positifs et surtout ma première publication dans « Spirou Magazine »  quelque chose a changé – mon père était très ému. Ils étaient là pour moi quand j’étais en Belgique, ils étaient là après, aujourd’hui ils sont toujours là et ça fait plaisir. Mes petits frères aussi à leur façon. Petite anecdote, ils vont me dire « Tu as vu le dernier Disney ? C’est bien dessiné, Hein ! Ce que tu fais c’est bien aussi ne t’inquiète pas, mais avoue, Disney c’est SU-PER bien dessiné ! » (rires).

Des personnes comme Christian Dzellat, fondateur du portail NOFI, m’ont énormément boosté. Après avoir discuté avec lui, on a le sentiment de pouvoir changer le monde (rires). Il est ce type de personnalité qui encourage et qui donne envie d’avancer. C’est comme ça qu’il a commencé à partager mes dessins sur la fan page Facebook Noir&Fier. Je suis passé de 1000 à 5000 fans, puis 10 000. Wow (rires) !

Parle nous un peu de ta BD, comment ça t’es venu, est-ce que tu as toujours voulu avoir ta BD, qui est Ebene Duta ?

Je suis l’auteure de plusieurs BD, mais LVDD – La Vie d’ Ebène Duta, est le projet sur lequel je voulais vraiment me concentrer. Déjà, pourquoi Ebene Duta ? parce que « duta » signifie « dessin », « ebene » pour « noir », bien que le protagoniste soit clair de peau (rires). Ebene est une jeune femme de 25 ans qui a quitté son pays, le Cameroun, pour étudier en Belgique – déjà choc des cultures (rires). Il ne lui arrive que des « ndem » (expression signifiant vie de merde, poisse) entre le fait de ne pas avoir les formes d’une vraie africaine, une relation amoureuse longue distance, des amies folles, des chiques à manger, le blond du Mak Do, bref lisez LVDD.

Tu as récolté une sacrée somme d’argent pour publier ton livre, t’attendais-tu à un tel engouement ?

Du tout ! Un livre auto édité fait par une personne d’Afrique noire avec un tel écho ça ne s’est jamais vu. J’ai des fans incroyables qui ont même créé un hashtag #supportlvdd en soutien à Ebene, cette petite est aimée (rires). La collecte a démarré en novembre/décembre 2013 suite à la rencontre avec le président du festival de Lyon BD au FIBDA (Festival International de la Bande Dessinée d’Alger). Il m’a dit que si j’arrivais à réunir les fonds nécessaires pour éditer ma BD – qui était encore digitale à ce moment là – soit 12 500 euros je participerai à son événement. Un vrai challenge ! C’est comme ça que le crowdfunding a commencé. Je tenais à ce que cette campagne touche aussi bien l’Europe que l’Afrique, permette même aux noirs de s’invertir dans un projet noir. Au final après tous les « ndem », la maladie et les soucis divers, nous sommes arrivés à récolter 15 149 euros soit de 2 649 euros de plus de ce qui était prévu.

Note très importante à l’attention des  fans et futurs fans: l’argent récolté pour LVDD est utilisé UNIQUEMENT pour les activités liées à cette œuvre – éditer la BD en français et en anglais, participer à des festivals, s’occuper du transport des BDs, le stockage, envois postaux, etc.

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Si tu devais t’associer à un auteur, un graphiste ou autre corps de métier pour une collaboration qui choisirais-tu et pourquoi ?

 

Oulaaaaaaaaaaaaaaaa, y en a tellement, je ne sais pas par qui commencer (rires). Disons Barbara Canepa et Alessandro Barbucci – créateurs de la série BD « SkyDoll » – parce que je surkiffe leurs traits, la fluidité de l’écriture, leurs découpages…oui j’aime tout ce qu’ils font … Stromae parce que c’est un fou furieux extrêmement talentueux … Pénélope Bagieu, Batien Vivès, Richard Bona,  il y a tant de personnes formidables ce serait un honneur de pouvoir initier des projets avec elles.

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Quel conseil peux- tu donner à une personne qui, comme toi, aime dessiner et voudrait en faire son métier ?

Jeunes et moins jeunes qui lisent cette interview, pour vous je n’ai qu’une phrase : Accroche toi ! Ici bas rien n’est facile donc persévère et accroche-toi. Le milieu artistique ce n’est pas simple, mais après l’effort, la victoire et la reconnaissance sera ton plus beau réconfort.

Que peut-on te souhaiter pour la suite ? 

Voir Ebene à la télévision dans sa propre série animée (rires) ! Mais sinon, l’édition d’autres tomes avec un même engouement pour mes histoires.

Le mot de la fin ?

Merci encore pour cette interview et à tous les fans qui l’a rendent possible !

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