ENTREPRENEURIAT

Sharly Dubbing Production ou l’essor d’une nouvelle industrie audiovisuelle par Eddy Charles

NOFI VOUS PRÉSENTE: Les Business Files. Des portrait d’entreprises réalisés avec leurs fondateurs. Stratégie, engagement, objectifs à long terme, vie de famille et bien plus encore. Découvrez des visions, des parcours et surtout des actions! Diplômé de l’ESRA, Eddy Charles a monté en 2016 sa société de doublage et production audiovisuelle. Sharly Dubbing Production est un projet conçu pour participer au développement des professionnels afro dans l’industrie. Aux portes de Paris, nous avons rencontré ce jeune idéaliste bientôt incontournable dans son milieu. Avec d’autres entrepreneurs haïtiens, il travaille à une plateforme VOD dédiée aux films afro-caribéens, Siwel tv.

Fabriquer d’autres images

A l’origine, la passion de ce jeune chef d’entreprise, c’est la musique. Il a d’ailleurs longtemps exercé avec son frère au sein de leur groupe de kompa : « je composais et organisais des soirées ». Une carrière professionnelle dans le milieu aurait naturellement pu découler de cette expérience : « la musique fonctionnait plutôt bien, on faisait 2,3 concerts par mois. » Mais voilà : « on nous attend dans ce domaine. On est toujours cantonnés à des réussites là, dans le sport ou dans la restauration. Mon activité sort des codes. Il faut qu’on s’autorise à toucher à tout, il n’y a pas de limites ». Ainsi Irréductible mélomane, Eddy Charles amorçait ainsi un changement de carrière stratégique qui allait le mener au projet Sharly Dubbing Production.

 

« Il y avait une réflexion sur la non-représentativité des Noirs dans le cinéma.»

 

Apprenti créateur de contenus

« Arrivé à l’âge de 20 ans, je me suis demandé ce que je voulais réellement faire ». En réalité, la réponse n’était pas loin : « Je me suis demandé quelle activité pourrai lier ma passion du son et l’image. C’est comme ça que je me suis intéressé au cinéma et qu’automatiquement, on m’a orienté vers la conception sonore ». Au cours de cette formation, il doit se familiariser avec les studios de montage. La révélation se fait dès le premier stage : «La boîte était tenue par une ivoirienne et à l’époque ça été une grosse claque de voir une société de Noirs. C’était la seule de Paris dans ce domaine. Ça m’a vraiment inspiré. A travers cette première expérience que j’ai pu voir tous les aspects du métier. Ensuite, je suis allé dans une autre entreprise où j’ai appris la partie gestion et l’administration ; toute la technique. J’ai eu accès à une formation complète ».

Sharly Dubbing Production

Au point sur toutes les facettes de son corps de métier, monsieur Charles décide de voler de ses propres ailes. Comme bien souvent, quelqu’un connaît quelqu’un qui cherche quelqu’un de qualifié pour accomplir une tâche. Ce quelqu’un, ça peut être vous. Il vous faut évidemment vous trouver au bon endroit au bon moment, mais surtout, garder la tête froide et prendre la bonne décision : « le budget était énorme ! Je me suis demandé si je devais investir cet argent ou tout flamber. J’ai eu la chance d’être très bien conseillé par mon entourage ». Ce recul lui permet de préciser l’identité de sa marque : « il y avait une réflexion sur la non-représentativité des Noirs dans le cinéma. Mes premières missions venaient d’une boîte basée en Afrique, c’est ce qui a fait mon fonds de roulement ». L’activité était lancée et Sharly Dubbing Production partait en exploration dans le monde impitoyable des Start up : « j’ai commencé à me rendre aux différents événements dédiés aux professionnels de l’audiovisuel tels que le MIP ou le Discop. A ce moment-là, le mot « Networking » n’était pas encore arrivé (rires) ».

« On a souvent cette fausse impression que si l’on parle de ses projets autour de soi on va se porter la poisse »

La jeune entreprise devait dépasser les incommodités de son créateur : « l’une de mes plus grandes difficultés à été de me rendre sur le terrain pour démarcher, ce qui est indispensable au démarrage d’une activité ». Il fallait apprendre : « la demande a commencé à affluer et je n’étais pas prêt au départ. Je n’étais pas du tout formé à l’entrepreneuriat et dans ce cas, tu veux tout faire toi-même » ; à ses risques et périls : «je faisais les prises de son avec les comédiens, je m’occupais de la direction, tout. Je voulais économiser et ce n’est pas bon du tout. Le rythme était impossible, je ne dormais pas, je prenais du poids ». Surtout, il fallait continuer de se former pour évoluer. Cette persévérance a permis a Eddy de passer ce cap et trouver assez rapidement son rythme de croisière.

Eddy Charles dans les locaux de son entreprise Sharly Dubbing Production devant une oeuvre de Berthet One.
Photo: Isaac Bamba.

Grandir avec son entreprise

Entreprendre utile, entreprendre conscient et prospérer, ça existe et Eddy l’a fait. Le reste est encore à venir : « l’entreprise c’est Sharly Dubbing Production, donc c’est vraiment la production qui m’intéresse mais cela a un coût. Le doublage me permet d’engranger énormément de revenus. J’en épargne une partie que je réserve à cette activité. Ça va se faire rapidement. Entre-temps nous avons commencé les formations au sein de nos locaux. Je veux redistribuer les opportunités aux plus jeunes et aux profils différents ». Persuadé de pouvoir accomplir la mission en solitaire, il courait à sa perte s’il s’était arrêté à ses superstitions : « on a souvent cette fausse impression que si l’on parle de ses projets autour de soi on va se porter la poisse » alors que : « il faut vraiment être accompagné et communiquer».

 

«Les officiants européens me répètent souvent que d’ici 2025, le cinéma africain sera au-dessus du cinéma américain ».

 

Afro standards

En explorant l’industrie, avec cette volonté de participer au développement du cinéma africain, à long terme, l’entrepreneur perçoit les obstacles qui freinent l’expansion audiovisuelle du continent : « c’est juste une question de formation adaptée ». Il l’a par ailleurs expérimenté en créant une joint-venture avec une société locale basée à Lagos au Nigeria : « les techniciens savent faire le travail, ils en ont les moyens mais ne maîtrisent pas les process ». En professionnel, il assiste néanmoins aux prémices d’une industrie prometteuse : « je constate l’évolution sur les contenus Nollywood. En 2010, quand on a commencé à y avoir accès ici, on pouvait en rire à cause des couacs de réalisation. Parfois, tu voyais carrément la caméra et l’équipe technique sur le plateau. Depuis, ils ont compris et on voit la différence. Ils essaient aujourd’hui d’atteindre les normes de qualité internationales». Différence qui n’échappe pas non plus au marché : «les officiants européens me répètent souvent que d’ici 2025, le cinéma africain sera au-dessus du cinéma américain ». De fait, Eddy devient alors une porte d’entrée pour les acheteurs occidentaux qui veulent faire partie de cette épopée cinématographique africaine…

Stargate

«Les grands groupes comme Canal +, Orange, TF1 s’intéressent à ces productions et viennent vers moi afin d’établir une passerelle avec les réalisateurs nigérians. Ce n’est pas étonnant. Ils ont vu le marché et sa rentabilité en interne. Ces groupes passent par moi pour récupérer ces contenus ou les recréer car, actuellement, ils ont beau imposer le format à la commande, ça met encore trop de temps ». Le projet Sharly Dubbing Production ne fait pas que constater et fournir un marché. Dans l’ADN de la boîte se trouve cette volonté d’agir pour permettre l’avènement de cette industrie africaine de qualité, viable et prospère. L’aventure Nollywoodienne est une source d’inspiration immense pour Eddy : « ils ont commencé avec rien du tout. L’un des premiers réalisateurs de film me confiait qu’il avait shooté avec un téléphone à l’époque. Ils se sont rapidement développés et quand tu vois ça, tu te dis qu’ils ont compris qu’avec peu de moyens il y avait des choses réalisables ».

« Je suis haïtien, mon pays a connu un pic cinématographique, malheureusement anéanti par les événements politiques. Cela a entraîné l’exode des cinéastes aux Etats-Unis. J’ai envie de recréer cette industrie. »

 

The good vibe

L’une des choses qui permet à cette entreprise florissante de faire tranquillement son bout de chemin est l’acuité de son fondateur. En effet, son mode opératoire se révèle efficace car il cerne justement les compétences déjà présentes, ce qui lui permet de travailler à partir d’une base constructive. Ce process lui offre également une plus grande capacité d’adaptation : «il faut comprendre l’intelligence des hommes et femmes africains. Ils n’ont pas besoin d’être formés sur le même modèle que nous. Tu leur expliques une fois et ils peuvent reproduire très rapidement ». Un désir de cohésion qui semble parfaitement s’inscrire dans l’ère du temps : « le but est de travailler ensemble pour développer cet aspect qualitatif. Ils sont très exigeants, contrairement à leurs débuts dans l’audiovisuel. Il n’y a plus vraiment d’écart entre les demandes venant d’Afrique et celles venant de l’Occident. Lorsque le problème de la formation sera résolu, la compétitivité va exploser ». L’objectif est que cela puisse s’appliquer à chaque espace émergeant : « je suis haïtien, mon pays a connu un pic cinématographique, malheureusement anéanti par les événements politiques. Cela a entraîné l’exode des cinéastes aux Etats-Unis. J’ai envie de recréer cette industrie. » D’autant que tout n’est souvent qu’une question de communication : «Ça fonctionne essentiellement au marketing. On le voit avec certains films européens qui parfois ne sont pas plus qualitatifs de ceux tournés là-bas ».

La formation comme solution

Afin d’apporter sa pierre à l’édifice, ce jeune idéaliste, comme il aime à se décrire, déploie de son temps et de son énergie. Bâtissant des synergies avec les professionnels sur place, il se positionne avec une démarche bienveillante et constructive : « je fais pas mal de consulting en leur expliquant les critères à remplir pour que le film soit acheté par ces grosses plateformes. On a envoyé des PDF, monté des dossiers avec eux ». L’enjeu est désormais de dépasser une problématique propre à tous les amateurs : « les gens veulent l’argent tout de suite, et cela fait partie de la formation de comprendre que c’est progressif. En respectant le bon système, tu multiplies les chances d’exportation de ton film et donc tes sources de revenus. Alors qu’actuellement, ces producteurs vendent tous les droits de leur produit à une seule chaîne qui elle, le fera traduire et/ou doubler en plusieurs langues et touchera à leur place les différentes recettes ». D’autant que ces sociétés ont encore à conjurer le mépris intrinsèque de leurs concurrents : « les Européens sont intéressés par des contenus nigérians qui, aujourd’hui sont plus proches de ce qu’ils ont l’habitude de consommer en termes de réalisation et d’image mais, les budgets pour l’acquisition sont moindres ».

« Quand la qualité est au rendez-vous, les gens viennent à toi et ne se posent plus de questions »

Success stories

En réalité, le cinéma africain a des modèles dont il peut se vanter et recèle de parcours résiliants, couronnés de succès. Par exemple : « j’ai travaillé avec une réalisatrice nigériane qui a fait son film avec 10 000 euros. Ce n’est même pas le prix d’un épisode de Plus belle la vie. Netflix est intéressé et veut le financer pour près de 90 000 euros. Imaginez la plus-value ». En effet, et le cas de cette cinéaste n’est pas unique. Cependant, ce qui alourdit cette mal appréhension des codes du milieu est aussi grandement dû à l’incapacité actuelle des cinéastes Africains et issus de la diaspora d’une part, à entretenir des rapports professionnels sains et respectueux : « on se dit généralement qu’ils se contentent du peu donc, inconsciemment, on a tendance à rendre un travail un peu bâclé ». D’autre part, à se fédérer afin d’être compétitifs collectivement : « Dès lors qu’il y aura plusieurs entités solides dans le secteur, automatiquement, nous ne seront plus dans ce rapport de concurrence effrénée. Personne ne naît jaloux, ce sont les inégalités qui créent ce climat malsain ».

Silicone Valley

Eddy et ses collaborateurs sont jeunes, ambitieux et veulent s’imposer dans cette industrie. Conscients que leur start-up est organisée sur un modèle qui détonne : « Il faut se battre cinq à six fois plus » ; ils ne rechignent à aucune tâche : « On se donne vraiment les moyens, on passe de Peppa Pig à du Nollywood (rires) ». Le succès de leur activité tient essentiellement à leur réputation, ainsi : « quel que soit le contenu, le rendu sera impeccable » car : « Quand la qualité est au rendez-vous, les gens viennent à toi et ne se posent plus de questions ». Une équipe jeune et dynamique qui surprend mais ne récolte que des commentaires encourageants depuis ses débuts : « la seule remarque que j’ai reçu d’un client venu visiter les studios c’est « Ah ! C’est la Silicone Valley ici ! Le plus âgé d’entre nous vient d’avoir 31 ans, donc c’est un peu ça l’idée ». Dans ce même esprit d’incubation, Eddy a soif de transmission : « je n’ai pas la prétention de dire que je forme les gens mais dès que je rencontre quelqu’un qui veut faire les choses, je m’implique. J’accompagne à fond, j’encourage, j’explique. C’est important ».

Alliés de la première heure

Toute étape déterminante d’un parcours de vie implique nécessairement l’entourage. Les proches, famille et amis participent ou subissent le caprices de ceux qui se lancent sur la route de l’entrepreneuriat : « j’ai la chance d’avoir mon petit frère ; on fait tout ensemble ». Particulièrement le ou la partenaire qui accepte de lier son destin à celui d’un passionné : « dire à ta compagne que tu n’auras pas de revenus pendant cinq ou six mois et qu’elle va devoir gérer seule toutes les dépenses… ». Eddy lui, a eu la chance de tomber sur  la bonne : « on s’est connus quand on était étudiants. En tant que directrice des ressources humaines, elle m’a bien conseillé sur les questions juridiques et d’organisation ». Eddy tenait à rendre hommage à celle qui l’a compris et encouragé : « Sharly » c’est parce que je m’appelle Eddy Charles et j’ai remplacé le « c » par un « s », qui est la première lettre du prénom de ma femme ».

 

Les locaux de Sharly Dubbing Production sont situés au 11bis Avenue de Stinville à Charenton-le-Pont, 94220.

 

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SK est la rédactrice/ journaliste du secteur Politique, Société et Culture. Jeune femme vive, impétueuse et toujours bienveillante, elle vous apporte une vision sans filtre de l'actualité.

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