CULTURE

Saga Love ou l’humour pour dénoncer et rassembler

Par Pascal Archimède. Saga Love est un artiste qui a plusieurs cordes à son arc. Comédien, humoriste et chanteur, il est revenu sur son parcours et sur les rencontres qui ont jalonné sa carrière.

Il nous a également expliqué comment, pourvu d’humour, il réussit à aborder des sujets sensibles tels que le racisme, les relations Afrique-Occident ou encore les bavures policières. En outre, la diversité dans le milieu artistique français et la naissance de sa fille ont été abordées.

Bonjour Saga Love, d’où te vient ton nom de scène ?

Salut Pascal. J’ai toujours été fan de l’artiste ivoirien Douk Saga. Mort en 2006, il fut l’un des pionniers du coupé-décalé qu’il a popularisé en Afrique et dans le monde entier. J’ai donc pris « Saga » et y ai ajouté le mot « Love ». Je trouvais que ça « matchait » bien. J’ai alors gardé « Saga Love » !

Parle-nous de ton parcours personnel et artistique

Je suis né et ai grandi à Cergy Pontoise dans le 95 en France. J’ai 4 sœurs et 1 frère. Mon père, c’est un tirailleur. En un clin d’œil, ta femme est enceinte. Lui, il rigole pas ! (Rires).

D’un point de vue artistique, j’ai suivi une formation théâtrale au Cours Florent et fait mes débuts sur le Net. Nous étions un trio et nos vidéos sur YouTube faisaient pas mal de bruit. Invités un jour à l’émission « C’est mon choix » sur la chaîne TV Chérie 25, on avait tellement « foutu le feu » qu’on nous a rappelé. Je me suis alors retrouvé à co-animer l’émission avec Evelyne Thomas. Elle s’est battue à l’époque pour imposer notre présence sur le petit écran. Elle m’a ouvert pas mal de portes et cette expérience m’a permis d’élargir mon public. S’en sont suivies des collaborations avec des artistes tels que le rappeur Black M.

D’où te vient l’inspiration quand tu crées tes sketchs ?

Le quotidien, la famille, l’actualité. L’Afrique aussi m’inspire énormément car tout vient de là-bas. C’est un peu tout ce cocktail qui m’inspire, sans oublier ma mère, bien-sûr ! (Rires)

Est- ce que le succès récent des artistes, comédiens et influenceurs africains a permis de développer l’industrie du divertissement en Afrique ?

L’industrie du divertissement en Afrique se développe petit à petit alors que le continent regorge de talents dans ce domaine. Jamel Debbouze par exemple, a grandi et bâti sa carrière en France. Il n’en a pas pour autant oublier ses origines marocaines. C’est pour cela qu’il organise chaque année le « Marrakech du Rire », un festival international d’humour qui se tient depuis 2011 à Marrakech, au Maroc. Retransmis sur une chaîne française à forte audience, cet évènement permet à la culture marocaine de s’exporter mondialement, sans parler des retombées économiques pour le pays !

Il y a aussi le « Parlement du rire », cette émission sur Canal + au cours de laquelle des grosses pointures de l’humour africain se réunissent. Omar Sy a également donné de la visibilité au Sénégal en y tournant le film « Yao » en 2019.

Alors, pour répondre à ta question, oui ça commence à bouger, mais on peut faire beaucoup mieux !

Les comédiens africains ont-ils un devoir de conscience quant aux problématiques que traverse le continent ?

Sans aucun doute ! En 2020, certaines personnes croient encore aveuglément des médias qui critiquent ouvertement l’Afrique. En 2020, certains pensent encore que l’Afrique a besoin d’aide alors que ce sont les autres pays qui dépendent de l’Afrique. La Terre Mère alimente la planète entière. Quand tu es Africain et quand tu aimes l’Afrique, tu te dois de la valoriser. Tu as le devoir de conscientiser les personnes et autres communautés qui ne connaissent pas bien le Berceau de l’humanité. C’est important !

Voici mon cadeau de fin. 🌍 Je tenais à vous remercier pour tout l'amour que vous m'avez apporté durant cette #CAN2019, la beauté du sport c'est quand tu vois tout un peuple derrière une équipe, malgré leurs différences. Soyez fiers de vos origines, car HIER c'est toute l'Afrique qui a gagné 🌍 soyons UNIS et non divisés. On a pas le même maillot mais on a la même passion, on a pas la meme origine mais on a le même continent , voilà le message que je voulais passer à travers mes videos.💚 Bénédiction sur vos FAMILLES, si tu es fier de ton pays partage le clip et mets ton drapeau en commentaire quelle que soit ton origine ❤ Paix sur NOUS Saga love

Publiée par Saga Love Officiel sur Dimanche 21 juillet 2019

L’actualité du Covid-19 et la désignation de l’Afrique comme terrain pour les tests des vaccins a provoqué de la colère. Quelle est ta position ?

Je ne vais pas te mentir Pascal, ça a provoqué chez moi une grande colère et une immense tristesse ! J’ai également ressenti de l’incompréhension. La 1ère question qui m’est venu à l’esprit a été « mais pourquoi tant de mépris envers les Africains ? ». En sachant que sans ce continent, sans ses matières premières redistribuées, la Terre ne tournerait pas. La monnaie CFA utilisée par la plupart des pays africains francophones n’est même pas gérée par le continent ! Les rapports Afrique – Occident ont toujours été chaotiques. Esclavage, colonisation ou encore les tirailleurs sénégalais qui ont donné leurs vies pour un pays qui ne les a jamais indemnisés et reconnus à leur juste valeur !

L’Afrique est toujours restée digne face à cette oppression et a toujours pardonné. Et même après toutes ces humiliations, certains déclarent qu’ils souhaiteraient tester le vaccin en Afrique ! En plus, les deux intervenants ont fait allusion aux prostituées. C’est vraiment de l’insolence et un manque de respect flagrant ! Ça m’a vraiment fait mal !

Tu chantes aussi. Tu le fais parfois en utilisant différentes langues parlées sur le continent africain. Tu as notamment chanté en arabe tunisien ou en arabe algérien. Est-ce une façon pour toi de rassembler et d’unifier les pays d’Afrique ?

Exactement ! Ma mission sur Terre est de rassembler et d’unifier avec les faibles moyens à ma disposition. Car en 2020, certains font encore cette distinction entre l’Afrique noire et le Maghreb. Même dans certains pays d’Afrique noire, il y a encore une forme de racisme par rapport aux dialectes et aux ethnies. Chanter dans plusieurs langues est une façon pour moi d’aller au-delà de ces petites querelles. Quand pendant la Coupe d’Afrique des Nations de football, j’ai chanté en arabe, une partie de la population algérienne a été agréablement surprise car elle ne s’attendait pas à ce qu’un Noir puisse chanter dans leur langue. Ils ont aimé le morceau. J’ai dû également faire face à l’étonnement  de certains Noirs qui ne comprenaient pas pourquoi je chantais pour des maghrébins. Je me suis même entendu dire : « Est ce que tu verrais un maghrébin chanter pour un Noir ? »

Ma réponse a toujours été la même : « je ne l’ai pas fait pour plaire à qui que ce soit. Je l’ai fait pour unifier. En tant qu’Africain, je chante en Algérien ou en Tunisien car je m’intéresse à la langue et à la culture de tous les pays qui constituent l’Afrique ».

Je suis ivoirien-ghanéen. Si je mets un maillot du Congo, on me demandera « mais, tu es Congolais ? ». Si dans le même pays, je porte un maillot du Portugal ou de l’Allemagne, personne ne m’interrogera sur mes origines. Car pour eux, c’est normal de porter un maillot du Portugal ou d’Allemagne. Par  contre, il faut se justifier quand on met le maillot d’un pays africain !

Ton clip « Algérie mon amour » a été diffusé sur les chaînes nationales algériennes. Peux- tu nous parler de cet épisode de ta vie ?

J’en étais très très fier ! L’arabe algérien n’étant pas ma langue maternelle, j’ai eu du mal au studio lors de l’enregistrement du morceau, car il fallait vraiment avoir une bonne prononciation. Quand j’ai vu les résultats de mes efforts et qu’en plus la chanson passait sur les chaînes télé algériennes, j’en ai pleuré de joie ! Les sites algériens, la presse, la télé locale ainsi que les Algériens eux-mêmes me remerciaient en m’envoyant des messages du style « Merci Frère, cette chanson est vraiment un hymne à l’amour, l’union et la fraternité ». Tous ces messages n’ont fait que confirmer l’objectif de cette initiative : je leur ai donné du Love et ils me l’ont rendu au centuple !

En 2018, tu as sorti le morceau « L’araignée noire » suite à ta rencontre avec Mamoudou Gassama, ce jeune homme qui a escaladé 4 étages à l’extérieur d’un immeuble à Paris pour sauver un garçon de 4 ans suspendu à un balcon. Peux-tu nous raconter cette rencontre et l’histoire de ce morceau ?

Quand j’ai vu l’exploit de Mamoudou à la télé, j’étais hyper content et extrêmement fier. À  cette époque, le Front National martelait que les étrangers ne venaient en France que pour profiter du système. Et là, tu vois un Malien, sans papiers lui permettant de résider sur le sol français, qui sauve un enfant en France. De plus, il ne voulait surtout pas de reconnaissance suite à cet acte de bravoure ! C’était un message fort pour tous ces gens qui « tapent » sur les étrangers. Mamoudou ne souhaitait pas se faire interviewer par les médias. Toutes les chaînes de télé françaises le voulaient. Je tenais absolument à rencontrer cet homme. Comme il devait se rendre à la radio Africa Numéro 1, j’ai contacté mon ami journaliste Mr Sala en lui demandant de nous mettre en contact. Du coup, Sala et Patson, l’humoriste qui se trouve être mon oncle, ont organisé une rencontre dans les locaux de la radio. Par chance, Mamoudou me connaissait. Je lui ai donc parlé comme un frère en lui expliquant que beaucoup de personnes allaient l’approcher et tenter de le « pomper » médiatiquement. Et que dans les années à venir, il serait oublié ! J’avais vraiment envie de faire quelque chose avec lui de manière à ce que notre communauté et le reste du monde n’oublient jamais son geste héroïque. J’avais en tête l’exemple de Lassana Bathily, ce jeune Malien connu pour sa conduite héroïque lors de la prise d’otages de la Porte de Vincennes le 9 Janvier 2009. Ce dernier avait été très sollicité médiatiquement et puis, plus rien !

J’ai donc réuni Mamoudou et Lassana et avec la collaboration d’artistes tels que Patson ou Maître Gims, j’ai décidé de composer le morceau « l’araignée noire ». Véritable hymne pour célébrer le courage de Lassana et de Mamoudou, le son a connu un franc succès. Ce morceau a suscité un tel intérêt que j’ai été interviewé par des médias nationaux et internationaux tels que la BBC.

Mamoudou de son côté a exporté le morceau aux États-Unis lors de la cérémonie des BET awards où il a reçu un prix pour son son geste héroïque. La communauté malienne m’a également félicité pour cette initiative, Mokobé en tête !

Toujours en 2018, ta chanson « Gilets Jaunes : Macaron démissionne » est devenue pour certains l’hymne national des Gilets Jaunes. Pourquoi cet engagement de ta part ?

Cette part d’engagement fait partie de mon humour. Je suis un fils du peuple. C’est lui qui m’a mis où je suis. C’est également lui qui me pousse et m’encourage. Comment ne pas être sensible aux préoccupations de ces pères et mères de famille qui réclament un peu de justice sociale afin d’améliorer leurs vies et celles de leurs enfants ? C’est donc un devoir pour moi de parler de leurs inquiétudes. Et je le fais sur un ton humoristique. Dans mes chansons, si la mélodie est dans ta tête, alors tu retiendras les paroles et tu chanteras mes messages. Lors des manifs des Gilets Jaunes, j’ai vu des gens reprendre en chœur cette chanson.

En parlant de politique, tu utilises souvent l’humour pour « taper » sur certaines personnalités politiques telles que Marine Le Pen. Est-ce aux artistes de dénoncer les dérives politiques de ce monde ?

Pour moi, quand tu es un artiste, tu deviens tout naturellement un porte-parole du peuple. Perso, je me sens obligé de prendre la parole quand quelque chose ne va pas, que ce soit dans le domaine politique ou autre. Certains propos de Marine Le Pen me choquent, notamment ceux qu’elle tient sur les étrangers. Je lui réponds alors avec humour, de manière polie et sans grossièreté.

MARINE LE PEN YOUTUBEUSE !dans 2 jours elle va nous dire prochainement story time inshallah

Publiée par Saga Love Officiel sur Mercredi 29 avril 2020

Tu as également dénoncé les bavures policières dont ont été victimes certains frères tels que Théo ou Adama Traore. Pourquoi ?

C’est un devoir de dénoncer ces excès. De plus, les bavures policières semblent être en augmentation ces jours-ci ! J’ai moi-même été victime de violences policières gratuites il y a quelques années! Cette mauvaise expérience m’a poussé à m’engager encore plus contre ces abus. Faire un post sur les réseaux sociaux en disant « je soutiens telle initiative contre les violences policières », c’est bien. Mais ce n’est pas suffisant ! Pour moi, quand tu te ranges derrière quelqu’un qui a été victime de ce genre d’abus, il faut le montrer par des actions.

J’ai donc fait un court métrage et y ai convié Assa Traoré, la sœur d’Adama, que je soutiens depuis le début de cette affaire. L’histoire? Un policier, bon père de famille a abusé de ses droits. Son fils a également été victime du zèle d’un policier. Quand il rend visite à son fils à l’hôpital, ce dernier partage la même chambre que le jeune qu’il avait maltraité et les 2 ont sympathisé. Un message simple : la vie c’est juste une question de karma. Ce que tu fais peut se retourner contre toi ou tes proches. Cette façon de dénoncer les bavures policières a bien été accueillie. Le court métrage a bien marché. Même des policiers m’ont félicité pour ce travail !

Depuis quelques années, des voix s’élèvent au sein de la communauté pour dénoncer le manque de diversité dans le cinéma et dans le domaine de la comédie en France. Penses-tu que la place faîte aux acteurs et comédiens noirs reflète celle faîte aux Noirs dans la société française ?

Pas du tout ! Quand tu vois les rôles qu’on nous propose en France, c’est toujours la même casquette : le Noir de cité, le Noir un peu rigolo, celui qui a une famille nombreuse ou encore le Noir qui parle avec un accent. Il est très rare qu’on nous propose un scénario à la « Denzel Washington ». Le manque de diversité est flagrant ! Dans une série américaine, tu es susceptible de voir différentes communautés évoluer ensemble, comme dans la vraie vie ! Ici en France, ce n’est pas le cas. Les rares Noirs que tu vois à la télé en France sont toujours les mêmes.

Selon toi, qui est responsable de ce retard ? Producteurs, scénaristes, distributeurs ou autres ?

Ce n’est pas forcément un retard. C’est juste qu’en France, ils ont certains codes qu’ils ne veulent pas laisser tomber. C’est dommage parce qu’il y a de très bons réalisateurs qui s’ouvrent à la mixité et à la diversité, comme l’a fait Franck Gastambide dans sa série « Validé ». Mais malheureusement, dans l’ensemble, on est encore loin du compte !

Je pense que ce sont tous ces codes qui existent dans le cinéma français qui ont poussé Kery James à auto-produire son film « Banlieusards ». Il a ainsi pu mettre en lumière la « minorité visible » de France. Et les résultats sont là : plus de 2.6 millions de visionnages à travers le monde juste une semaine après sa mise en ligne sur Netflix. À bon entendeur…

Serais-tu pour qu’on impose des quotas dans l’industrie du cinéma et de la comédie ?

Ce serait triste d’imposer un système de quotas. Dans l’idéal, il aurait fallu que ça se passe naturellement. Quand tu marches dans la rue en France, tu croises des individus de toutes origines. Le cinéma et la comédie devraient être à l’image de la société, non ? On est en 2020 quoi !

D’un point de vue personnel, tu es papa depuis peu. Qu’est-ce que l’arrivée de ta fille a changé dans ta vie ?

Sa naissance m’a donné encore plus envie de réussir, de me concentrer sur ma famille et d’être davantage vigilant niveau business. Je veux également m’ouvrir plus aux gens et donner encore plus d’amour à mon public. J’ai à cœur de véhiculer une image positive du père car hélas, certains pères aujourd’hui ne sont pas présents ou pas assez pour leurs enfants ! Je souhaite vraiment tout défoncer pour que quand ma fille aura l’âge d’aller à l’école, elle soit fière de dire que Saga est son père.

L'amour de ma vie ❤️

Publiée par Saga Love Officiel sur Mercredi 16 octobre 2019

As- tu des projets à venir ?

J’ai un spectacle en préparation avec un autre comédien bien connu en Afrique. J’aurais aimé faire du cinéma ou avoir un rôle dans une série télé. J’attends que ces opportunités se présentent à moi. Tout arrive à point à qui sait attendre !

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