CULTURE

Pourquoi la rivalité entre Noirs peut être positive

Dans cet article, on remet en question la notion selon laquelle tous les Noirs devraient s’unir dans tous les cas sans quoi leur futur serait voué à l’échec. Au contraire, leur cause peut et doit bénéficier de leur rivalité.

Par African Strategies

Le mythe de l’impératif de l’unité des Noirs

« Les  Noirs doivent s’unir ». On présente sans cesse ces mots comme la recette miracle du succès des Noirs et de l’Afrique. Dès que des Noirs font sécession de projets  d’autres Noirs pour monter le leur, on se lamente. « Avec cette mentalité, l’Afrique n’avancera jamais », entend-on souvent. En d’autres termes, dans un monde idéal, les Noirs devraient tous s’apprécier et collaborer au nom de leur cause commune.

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Il y a toutefois un problème avec ce genre de remarques. Les Noirs sont avant tout des êtres humains. Au sein  des groupes humains existent des gens avec des degrés d’ambition et des caractères incompatibles. Alors oui, il existe dans l’histoire des cas de personnes s’étant unies pour des causes communes. Mais avant de les prendre comme exemples de réalisations d’un idéal d’unité, mettons les en contexte.

-Ces personnes se sont-elles vraiment unies? Ou alors se sont elles rangées derrière une autre personne ou une autre institution?

-Ces groupes se composaient-ils vraiment de personnes réunies par hasard qui ont toutes acceptées de s’unir?

-Cette unité ne s’est-elle pas faite devant une menace imminente?

L’unité est souvent un mythe. Il arrive certes que des groupes rencontrent le succès et montrent un front uni. Mais ces groupes sont souvent très sélectifs quant à qui peut les intégrer et y obtenir un quelconque pouvoir.  Ils sont souvent intolérants. De même, ils sont souvent impitoyables envers ceux qui ne respectent pas leur hiérarchie, leur organisation, leur idéologie et leurs objectifs. Des groupes que l’on présente comme ‘unis’ le sont souvent aussi parce que leur leadership leur fournit ou leur impose des conditions qu’ils ne peuvent que difficilement refuser. Ces conditions peuvent relever de la force, d’une légitimité relative à des croyances ou à de l’argent. Souvent aussi, des groupes ne s’unissent que devant un danger imminent. Une fois la menace écartée, leur union se désintègre.

Un cas illustrant deux de ces principes nous vient de l’épopée de Soundjata. Vieille de plusieurs siècles,  elle raconte l’ascension du semi-légendaire fondateur de l’empire de Mali, Soundjata Keita.

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Pour mettre fin à la menace de l’empire Sosso de Soumahoro Kanté, le jeune seigneur de guerre Soundjata Keita rassembla les troupes d’autres chefs de la région mandingue. Grâce à ses nombreux appuis, son armée et ses capacités de général, Soundjata était de fait le plus puissant de ces chefs. Cette plus grande puissance militaire lui permit de diriger la coalition, qui défit l’empire de Sosso au 13ème siècle de notre ère.

Représentation moderne de Soundjata Kéita

Après celle-ci, en temps que chef de la coalition, Soundjata devint Mansa Mande, ‘roi des rois /empereur de Mali’. Malgré cette nomination, quelques uns des mêmes chefs qui s’étaient alliés temporairement à lui refusèrent de se soumettre à son autorité.  Ils prétendirent en effet qu’il était trop jeune et qu’il était devenu chef après eux. Soundjata répliqua en les faisant éliminer pour consolider son pouvoir.

Ce n’est donc pas sur une unité naïve comme on la conçoit que s’est développé l’empire de Mali, l’une des sociétés les plus vastes et les plus prospères de l’histoire africaine. Au contraire, il l’a fait sur la base d’une stricte hiérarchie où ceux qui la contestaient étaient brutalement mis à l’écart.

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Un autre exemple ancestral de modèle de  l »unité’ des Noirs est celui de la philosophie de l’Ubuntu. Connue sous ce nom en Afrique australe,  elle a été popularisée par Nelson Mandela et Desmond Tutu à la fin de l’apartheid. Cette philosophie met notamment l’accent sur la recherche de l’humanité chez l’autre et la capacité à pardonner celui qui a fait du tort en vertu de cette humanité. Comme nous toutefois, des chercheurs ont mis en évidence un ‘côté sombre’ de l’Ubuntu. L’Ubuntu prône en effet la réintégration de ceux qui ont fait du mal à la société s’ils acceptent se réadapter à celle-ci.

rivalité

La Commission pour la Vérité et la Réconciliation dirigée par l’archevêque sud-africain Desmond Tutu qui accorda l’amnistie à de nombreux agents actifs de la période de l’Apartheid est souvent vue comme une illustration de la philosophie de l’Ubuntu

Toutefois, cette philosophie refuse de tolérer la singularité de certaines personnes si elle n’est pas conforme à la communauté en place. Elle punit ces personnes différentes par une ‘conformité oppressive’. Si elles résistent à ce conformisme, l’Ubuntu les punit par l’ostracisation et le mépris, voire des mesures punitives plus dures encore.

Accepter la rivalité pour le bien d’une cause commune

Beaucoup d’entre nous, au fond d’eux-mêmes, l’e réalisent depuis longtemps. Il y a d’autres Noirs engagés dans la même cause que nous que nous n’aimons pas. Nous ne souhaitons pas nous unir avec eux.  Toutefois, il est rare que nous le reconnaissions comme une situation normale, préférant louer l’utopie de l’unité.

On ne préconise évidemment pas aux Africains de se tuer pour accéder au pouvoir politique comme le font les auteurs de coup d’état qui ridiculisent et surtout déstabilisent l’Afrique depuis des décennies.

Toutefois,  la volonté d’accepter nos différences et de comprendre que l’on ne peut pas s’unir avec tout le monde est indispensable.  Accepter de pratiquer une compétition saine et d’entretenir une forte rivalité permet de se surpasser pour obtenir des résultats extraordinaires pour tous les participants, y compris la cause pour laquelle ils se battent.

Evoquons un exemple particulièrement pertinent de ce type de situation. Nous les Noirs, nous nous basons souvent sur des accomplissements historiques douteux pour booster notre fierté et notre confiance en nous. C’est le cas par exemple de la supposée découverte des Amériques par un empereur de Mali. Celui-ci est souvent présenté comme étant  ‘Aboubakari II’.

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Représentation moderne de navires de Mali. Il existe certes une preuve écrite d’une expédition maritime lancée par un empereur de Mali. Mais il n’y en a pas de solide de l’arrivée de cette expédition aux Amériques.

C’est aussi le cas de l’abolition de l’esclavage par ce même empire de Mali au 13ème siècle de notre ère. Pourtant, il n’existe presque pas de preuve historique pour ces deux événements. En revanche, un extraordinairement accomplissement historiquement indiscutable reste ignoré par la plupart des Africains.

Beaucoup d’entre nous connaissent aujourd’hui les Amazones du Dahomey. Une des raisons est qu’elles ont inspiré les Dora Milaje du film Black Panther.

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Beaucoup d’entre nous ignorent toutefois un fait sur les Amazones de Dahomey. Ces dernières ont réalisé un accomplissement unique dans l’histoire. Elles sont en effet la première troupe d’élite 100% féminine de l’histoire de l’humanité. C’est-à-dire qu’avant et depuis elles, aucun régiment de femmes n’est devenu le meilleur élément d’une armée professionnelle composée également d’hommes. Pour arriver à cet exploit, les Amazones prirent part à une compétition avec les soldats masculins de Dahomey.

Le roi Ghézo de Dahomey entouré d’Amazones

C’est le roi Ghezo qui a cherché à exacerber cette rivalité, forçant guerriers hommes et femmes à se livrer une compétition pour se surpasser les uns les autres. Par ce biais, Ghezo bénéficiait d’une armée plus performante à son service, pour la cause de Dahomey. Le résultat fut que l’armée de Dahomey disposait d’un esprit guerrier quasiment inégalé dans le monde et dans l’histoire.

Le militaire français Auguste Bouët a par exemple déclaré que si des militaires occidentaux, avec leur supériorité technique et technologique de l’époque, venaient à entraîner l’armée de Ghezo, ils « pourraient, avec un peuple aussi guerrier que Dahomey, conquérir toute l’Afrique, et répéter, je peux quasiment le garantir, l’histoire d’Alexandre le Grand ».

De cette armée redoutable, ce sont des femmes africaines qui en devinrent les meilleurs éléments. En faisant ceci, elles ont montré et continuent à montrer au reste du monde -incluant l’Occident inventeur du féminisme- comment les femmes peuvent être égales aux hommes au combat si elles donnent leur maximum pour y arriver. Cet accomplissement, toutes les Noires et tous les Noirs peuvent en être fiers. Elles et ils peuvent s’inspirer des stratégies mobilisées pour y arriver qui incluent de bannir cette conception naïve de l’unité et d’améliorer leur cause par la rivalité.

Unité et rivalité: en conclusion

De manière intéressante, beaucoup connaissent aujourd’hui le roi Ghezo pour sa citation suivante. « Dahomey est comme une jarre trouée. Si tous les enfants du pays pouvaient boucher de leurs doigts les trous de la jarre, l’eau ne coulerait plus et le pays serait sauvé ».

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Sculpture moderne représentant la jarre trouée de Ghezo à Bohicon en République du Bénin

Il s’agit là d’une vision que nous qualifierions de ‘naïve’ de l’unité. Pourtant, Dahomey sous Ghezo et ses successeurs était un des états les plus centralisés de l’époque. Gezo avait renversé son frère, le roi Adandozan, pour prendre le pouvoir. Sous le règne de Gezo et après, Adandozan fut assigné à résidence. Il était ainsi hors de menace pour l’ ‘unité’ du pays. Enfin, comme on l’a dit, il a favorisé avec succès la concurrence et la rivalité entre ses guerriers et ses guerrières. Ces derniers se provoquaient régulièrement. Ils ne s’appréciaient guère. C’est de cette manière que nous proposons de voir la réalité. L »unité de tous les Noirs’ comme une façade, un slogan, avec des dynamiques menant au succès en réalité bien différentes.

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