ECONOMIE

Heineken accusé de harcèlement physique et moral en Afrique

Le deuxième brasseur au monde, Heineken, est accusé d’abus et de pratiques douteuses auprès de ses employés et hôtesses chargées du marketing en Afrique.

La marque néerlandaise qui fait son chiffre à près de 50 % de plus en Afrique qu’ailleurs exercerait des abus et harcèlements sur ses employées dans les domaines du marketing, management et du développement. Ces pratiques ont été révélées par un journaliste d’investigation collaborateur du Monde Afrique dans son livre « Heineken en Afrique, une multinationale décomplexée » sorti en 2015 mais traduit en français depuis le 30 août dernier.

Une image de marque passée au crible

D’après l’auteur, ces pratiques douteuses d’Heineken en Afrique ne remontent pas à hier. Dans son livre, le journaliste néerlandais du NRC Handelsblad, Olivier van Beemen, montre qu’elles sont monnaie courante depuis une dizaine d’années. Son enquête révèle des pratiques immorales et douteuses en termes de management, de marketing et de développement. Au total, au moins 4.000 jeunes filles africaines seraient employées via des agences de recrutement missionnées pour promouvoir les bières d’Heineken.

Malgré ces marges, Heineken parvient à faire subventionner ses projets agricoles par des deniers publics. Ainsi, les projets de culture de sorgho, d’orge, de maïs, de riz et de manioc, lancés à partir de 2005 et présentés comme des investissements pour réduire les coûts des matières premières importées pour fabriquer la bière, sont subventionnés par les gouvernements néerlandais et américain (USAID), ainsi par le Fonds commun pour les produits de base (Common Fund for Commodities – CFC) des Nations unies.

Aussi, les écoles « refaites » par Heineken, qui lui permettent de publier de belles photos dans son rapport annuel, n’ont-elles été bien souvent ravalées qu’en façade, avec un coup de peinture et des promesses non tenues, au Nigeria et en RDC, de fourniture d’électricité et d’équipements.

Heineken, qui se targue de créer 1,3 million d’emplois « indirects » en Afrique. En les comptant très largement, la marque emploie entre 12 000 et 13 000 personnes sur le continent. Le groupe, qui concurrence fortement les petits producteurs de bière traditionnelle et contribuerait aussi à détruire de l’emploi, fournit du travail indirect dans la distribution. Une activité parfois confiée à des enfants, comme au Burundi, selon Olivier van Beemen.

Heineken présent depuis un siècle en Afrique

Deuxième brasseur mondial, la multinationale est présente sur le sol africain depuis plus d’un siècle et dispose aujourd’hui d’une cinquantaine de brasseries réparties dans seize pays.

Heineken est présent en République démocratique du Congo depuis 1935 via sa filiale locale Bralima. Durant la guerre civile de 1998 à 2003, 1/3 des effectifs ont été licenciés sans raisons valables. En effet, la multinationale continuait à faire de gros bénéfices. Un collectif de 168 travailleurs a porté plainte au PNC (Point Contact National) du la Haye pour abus de licenciement. Là encore, la marque n’a pas été inquiétée outre mesure.

Des témoignages de femmes attestant d’actes d’abus sexuels avec des responsables de la marque ont été signalés. Au courant de ces affaires, la marque n’a pas non plus donné de suite aux victimes.

Heineken possède des terres à Boma, à quelques centaines de kilomètres de la capitale. Sur celles-ci, une villa tout confort accueille le président Joseph Kabila lors de ses déplacements dans la région.

Toutes ces informations prouvent que la marque néerlandaise est bien encrée dans le paysage congolais. Pas ou peu inquiétée des affaires qui l’éclabousse, c’est en pays conquis qu’elle maintient ces activités sur l’ensemble du continent.

Affiche publicitaire d'Heineken en RDC

Affiche publicitaire d’Heineken en RDC

Certains marchés, comme le Nigeria, sont parmi les plus lucratifs au monde. Le directeur de la filiale locale, fier d’avoir trouvé un moyen efficace pour booster les ventes de la bière Legend, se targue d’employer des prostituées. Leur mission est d’expliquer aux clients que cette bière augmentera leurs performances sexuelles, contrairement à la marque concurrente Guinness. Ainsi, 2500 travailleuses ont été employées pour venter les mérites farfelus d’une marque sans éthique ni morale. Par ailleurs, les barmans recevaient également une commission pour chaque capsule ramenées comme preuve de vente.

Affiche publicitaire d'Heineken au Nigeria

Affiche publicitaire d’Heineken au Nigeria

Au Rwanda, l’histoire est plus glauque encore. Durant le génocide, la Primus, bière locale de la marque Heineken, fut produite et distribuée aux milices Hutu afin de les rendre ivres. Elle servait également de motivation et de récompense aux génocidaires avant et après les tueries.

Affiche publicitaire d'Heineken au Rwanda

Affiche publicitaire d’Heineken au Rwanda

Politique et évasion fiscale

Parmi les exemples de collusion avec les politiques, il y a également le cas du Burundi. Dans ce pays, Heineken possède 59 % du capital de la brasserie locale Brarudi et l’Etat détient le reste. En 2015, le président Pierre Nkurunziza a remis son sort entre les mains de la Cour constitutionnelle pour obtenir le droit de se présenter à un troisième mandat. Il a alors nommé Charles Ndagijimana, le président de la Cour, au sein du conseil d’administration de la brasserie. Puis, lorsque la Cour a rendu un avis positif concernant le troisième mandat, M. Ndagijimana a été propulsé président du conseil d’administration de Brarudi (filiale d’Heineken au Burundi), où il perçoit environ 30 000 euros pour quatre réunions annuelles.

Panneau publicitaire pour la bière Primus, la marque populaire de Heineken au Burundi.

Panneau publicitaire pour la bière Primus, la marque populaire de Heineken au Burundi.

D’après Olivier van Beemen, Heineken prétend participer au développement économique du continent, mais elle y réalise des profits qui sont largement supérieurs à la moyenne. Depuis plus d’un siècle, elle y gagne des milliards. Diffusant le message dissuadant que l’Afrique est un continent difficile, qu’y faire du business est compliqué à cause de l’instabilité politique, du manque de main-d’œuvre et d’infrastructures, elle se garde la part belle. Mais tout ce qui est présenté comme un obstacle est en réalité un avantage pour une multinationale.

En dépit d’une enquête interne ayant mis à jour les abus et harcèlements dont sont victimes ses hôtesses chargées de la promotion de ses marques de bière, ainsi que les employés, il n’y a aucune ouverture d’enquête judiciaire à ce jour.

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Sources:

Le Monde

Le Monde

RFI

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