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Al Sunnah wa Jama’ah, la version mozambicaine de Boko Haram resserre son emprise mortelle

Politique

Al Sunnah wa Jama’ah, la version mozambicaine de Boko Haram resserre son emprise mortelle

Par Makandal Speaks

Le nord du Mozambique fait face aux attaques terroristes perpétrées  par Al Sunnah wa Jama’ah, un groupe islamiste devenu au fil du temps un mouvement de guérilla.

La province de Cabo Delgado au Mozambique est prise en otage par un mouvement de guérilla islamiste. Après des mois d’escarmouches entre la police et des membres d’Al Sunnah wa Jama’ah [1], la région est maintenant en proie la violence.

Depuis la mi-mai, 35 personnes sont mortes dans une série d’attaques brutales [2]. Diverses personnes ont été décapitées, des centaines de maisons ont été brûlées et les résidents ont été invités à faire preuve de prudence. Le 8 juin, le personnel d’Anadarko, une compagnie pétrolière et gazière internationale, a refusé d’aller travailler parce qu’il craignait une attaque. L’entreprise a alors demandé à son personnel étranger de ne pas quitter son enceinte. L’ambassade américaine a également demandé à ses ressortissants de quitter la province immédiatement [3].

L’Etat a, ces derniers mois, réagi avec force à l’émergence de cette menace. Des centaines d’hommes et de femmes ont été arrêtés. Certaines mosquées ont été fermées et d’autres ont été détruites. Dans certaines régions, les musulmans ont été découragés de porter des vêtements religieux. Cela a incité certains cheikhs à avertir que le gouvernement mozambicain ne devait pas s’aliéner tous les musulmans à cause des activités d’un groupe marginal [4].

Des questions économiques, religieuses et sécuritaires sont en jeu. La province de Cabo Delgado est bordée par la Tanzanie et compte 2,3 millions de personnes, dont 58% de musulmans. Au cours des dernières années, des réserves massives de pétrole et de gaz ont été découvertes. Ces ressources devraient conduire au développement d’une industrie de plusieurs milliards de dollars à Cabo Delgado et à un avenir plus prometteur pour l’économie mozambicaine dans son ensemble [5].

La perspective d’une guerre à grande échelle a alarmé beaucoup de gens. L’état, la société civile et les exploitants de pétrole s’inquiètent de ce que la violence pourrait signifier [6].

Comment cela est-il arrivé ? Plusieurs facteurs (sociaux, économiques et politiques) ont permis à une insurrection islamiste de se développer dans le nord du Mozambique. Il ‘agit principalement de problèmes locaux plutôt que le résultat d’une conspiration internationale et transfrontalière.

L’évolution du groupe

La naissance d’Al Sunnah wa Jama’ah est très similaire à ce qui a été vu avec Boko Haram au Nigeria. Le groupe a commencé comme une secte religieuse qui s’est transformée en un groupe de guérilla.

Al Sunnah wa Jama’ah signifie « les gens de la communauté de la Sunnah« . Le groupe est également connu sous le nom d’Al-Shabaab (La jeunesse), même s’il n’a aucun lien avec le mouvement somalien du même nom.

On estime que le mouvement compte actuellement entre 350 et 1500 membres organisés en dizaines de petites cellules le long de la côte nord du Mozambique.

L’objectif initial de la secte était d’appliquer la charia (loi islamique). Elle a essayé de le faire en se retirant de la société et de l’État dont elle a rejeté la scolarité, le système de santé et les lois. Une telle posture a conduit à beaucoup de tension.

Certains suggèrent que le mouvement s’appelle aussi « Swahili Sunna » (Sentier swahili) pour refléter un rêve de restauration de la grandeur de la civilisation swahili du 19ème siècle lorsque les émirats et les sultanats dominaient la région [7].

Malgré les nobles idéaux du mouvement, certains analystes soutiennent toujours qu’il est motivé par la cupidité [8]. On dit même que le groupe s’est impliqué dans l’exploitation minière illégale, l’exploitation forestière, le braconnage et la contrebande, faisant des millions de dollars par semaine à travers ces activités criminelles [9].

Mais ces affirmations ne sont pas étayées par des preuves tangibles et il est difficile d’imaginer qu’un groupe de guérilla qui gagnerait 3 millions de dollars par semaine ne se batte encore avec des machettes et très peu d’armes à feu.

Une crise en développement

La genèse de la crise actuelle trouve ses racines dans la militarisation d’Al Sunnah wa Jama’ah en 2016. Cette année-là, les tensions avec les autres musulmans et l’État se sont intensifiées et le mouvement a commencé à se préparer à une action armée.

En octobre 2017, un groupe de 30 hommes a attaqué trois postes de police à Mocimboa da Praia. Ils ont tué deux policiers, volé des armes et des munitions et occupé la ville [10]. Promettant de ne pas nuire aux habitants, les guérilleros se sont finalement retirés pour installer des bases militaires dans la forêt.

Certains chercheurs ont suggéré que le groupe fait partie d’un réseau terroriste islamique international plus large [11]. Il est vrai qu’il existe des liens transfrontaliers en jeu : la police mozambicaine a déclaré que la guérilla avait reçu une formation militaire en Tanzanie et en République démocratique du Congo [12].

Mais le nouveau mouvement de guérilla mozambicain semble avant tout être un phénomène local avec des dynamiques historiques et sociales très spécifiques. Le mouvement a émergé au sein d’un groupe religieux, social et ethnique particulier connu sous le nom de Mwani. Ils ont l’impression d’avoir été marginalisés pendant des décennies par la migration dans leur région, le manque de développement économique et l’influence politique de leurs voisins.

Solutions possibles

En fin de compte, si le mouvement maintient son niveau actuel de violence, les grandes compagnies pétrolières et gazières pourraient déplacer les usines de traitement de pétrole et de gaz à l’étranger. Cela entraînerait probablement localement une perte d’emplois. La violence pourrait également conduire à une crise de réfugiés alors que des centaines fuient déjà la région pour échapper à cette violence.

L’État mozambicain a réagi à cette dernière crise en concluant des accords de sécurité avec les gouvernements de la Tanzanie, de la RDC et de l’Ouganda; en mettant en place un commandement militaire régional; et en déplaçant plus de troupes dans le Nord.

Néanmoins, l’Etat et ses partenaires doivent également concevoir des mesures non militaires. Ils doivent s’engager de façon constructive dans les questions de propriété foncière, commencer à traiter les dérives sectaires et éviter d’importuner les musulmans dans leurs opérations de sécurité s’ils veulent empêcher les guérillas islamistes d’exploiter les griefs locaux et de gagner du terrain.

~ Eric Morier-Genoud, Maître de conférences en histoire africaine, à la Queen’s University de Belfast

Cet article a été publié à l’origine sur The Conversation. Lisez l’article original (en anglais).

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Boko Haram : mais qui est ce groupe qui terrorise le Nigeria ?

Notes et références :

[1] « SUMMARY OF POLITICAL VIOLENCE AND PROTEST« , acleddata.com

[2] « 35 dead in Islamist fighting in coastal Cabo Delgado – Joseph Hanlon« , clubofmozambique.com, publié le 7 juin 2018

[3] « US embassy in Mozambique issues security alert ‘District Headquarters of Palma, Cabo Delgado Province’« , clubofmozambique.com, publié le 8 juin 2018

[4] « Mozambique: Six mosques reopened, seven “actually destroyed” in Cabo Delgado« , clubofmozambique.com, publié le 28 mai 2018

[5] « LNG in Mozambique:The future of a country« , macauhub.com.mo, publié le 23 ars 2018

[6] « Beheadings Signal Threat to Mozambique’s $30 Billion Bonanza« , bloomberg.com , publié le 6 juin 2018

[7] « The Emergence of Violent Extremism in Northern Mozambique« , africacenter.org, publié le 25 mars 2018

[8] « How Mozambique’s smuggling barons nurtured jihadists« , bbc.com, publié le 2 juin 2018

[9] « Mozambique – Islamist insurgency reportedly funded by illegal timber and rubies« , africasustainableconservation.com, publié le 26 mai 2018

[10] « Why Islamist attack demands a careful response from Mozambique« , theconversation.com, publié le 18 octobre 2017

[11] « Growing domestic instability or risk of terrorism in Mozambique?« , clubofmozambique.com, publié le 8 juin 2018

[12] « Watch: Men trained in DR Congo to destabilise are captured – Mocímboa da Praia« , clubofmozambique.com, publié le 22 mars 2018

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