CULTURE

L’ancienne civilisation d’Ife (actuel Nigéria)

Connue pour ses magnifiques sculptures de bronze, la ville d’Ife au Nigéria est considérée comme la ville sainte des adeptes des religions traditionnelles du Golfe de Bénin (Orisha et Vodun).

Par Sandro CAPO CHICHI / nofi.fr

Généralement, quand on évoque les statistiques des croyances religieuses en Afrique, on est confronté à la répartition suivante. On a d’abord le pourcentage des musulmans. Ensuite, on a celui des chrétiens. Et enfin on a celui des ‘animistes’.

Ce type de répartition laisse penser que ces cultes ‘animistes’ serait une masse indistincte de croyances similaires. Si ces croyances sont effectivement similaires, l’Islam et le Christianisme sont également similaires.

A mon avis, une classification équilibrée devrait mentionner d’un côté, en bloc les religions ‘monothéistes’ et de l’autre les ‘animistes’. Ou alors, il faudrait nommer, le christianisme, l’islam et les différents types de religions dites ‘animistes’.

Le cas échéant, on continuerait à véhiculer l’image d’une Afrique culturellement désorganisée, ‘tribaliste’ et désunie avant l’arrivée des Arabes et des Européens.

Et cette vision est fausse, car des religions africaines transgressant les groupes ethniques, disposant de croyances propres, d’un chef religieux et d’une ville sainte, existent. Un cas édifiant est celui du culte des Orishas et des Voduns. La ville sainte de ceux-ci est la ville d’Ife, dans l’actuel Nigéria.

Les origines

D’après la tradition des Yoruba du Nigéria, la ville d’Ife est le lieu de la création du monde. Celle-ci aurait été déléguée par Dieu (Olodumare) à ses divinités subalternes, appelées ‘Orisha’ en langue yoruba.

La création du monde aurait été confiée à la divinité Obatala (aussi appelée Orisha(n)la). Toutefois, enivré au vin de palme, il se serait retrouvé incapable de poursuivre cette tâche. Ensuite, il se serait vu usurper cette tâche par une autre divinité appelée Oduduwa, qui serait ensuite devenu le premier roi d’Ife.

Les historiens ont interprété ce mythe comme un événement politique. Selon eux, les populations autochtones d’Ife, appelées Igbo (mais peut-être différentes des actuels Igbo), associées au culte d’Obatala auraient été conquises par des populations étrangères symbolisées par Oduduwa.

La première dynastie d’Ife aurait été fondée par un roi nommé Awire. Selon des calculs approximatifs basés sur la durée moyenne des règnes des souverains et les listes de rois d’Ife fournis par la tradition orale approximativement fondée vers 647 et 747 de notre ère. Si ces estimations se trouvaient vérifiées, la dynastie d’Ife devrait être considérée comme la dynastie la plus anciennement régnante du monde avec celle du Japon et du Rajasthan.

D’après la tradition orale, Oduduwa aurait eu un certain nombre de fils. Puis ceux-ci auraient quitté Ife pour fonder différents royaumes de la région. Parmi ces royaumes, on trouve ceux, yoruba d’ Owu, Oyo, Ketu, Savé, celui, edo de Benin ou celui, adja-tado, de ‘Popo’. Toutefois, ces revendications d’ascendance à partir d’Oduduwa par des souverains de la région ne sont probablement pas dus à la réalité historique. Au contraire, ils semblent dus à la puissance économique et culturelle d’Ife.

L’ascension culturelle et économique d’Ife
Entre le 5ème et le 8ème siècle de notre ère, dans la ville d’Ife se regroupent des hameaux en des agglomérations plus grandes. Progressivement leurs chefs, peut-être associés au maintien du culte d’une divinité, sont dirigés par un seul, probablement de manière temporaire.

Egalement, c’est à cette période que sont érigés des monolithes comme le bâton d’Oranmiyan (près de 6 mètres de haut) et les monolithes d’Oke Mogun.

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Le bâton d’Oranmiyan haut de 6 mètres à Ife

Entre le 8ème et le 10ème siècle, un conflit intervient probablement entre une partie de la population associée à l’agriculture et une autre associée au commerce de longue distance. Le premier est probablement représenté dans le mythe par Obatala alors que le second l’est par Oduduwa. Une des raisons de ce conflit est vraisemblablement la volonté d’établir un culte suprême, celui de l’Ooni (ou Oghane) sur le reste de la population, d’un point de vue politique et religieux. Le triomphe du part d’Oduduwa aurait inauguré l’urbanisation d’Ife. De même se seraient formées de nouvelles institutions et une nouvelle politique d’Ife.

Bronzes du 14-15ème siècle représentant une reine et des rois d'Ife

Bronzes du 14-15ème siècle représentant une reine et des rois d’Ife

Auraient aussi émergé des premières formes d’art  représentant des hommes de manière figurative.

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Terre-cuite représentant le portrait d’une reine d’Ife (12-14ème siècle)

Ensuite, entre 1000 et 1600, voit ce qui est considéré comme l’âge d’or d’Ife. S’y développent notamment les plus célèbres sculptures figuratives en bronze et en terre cuite d’un réalisme étonnant.

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Statue en cuivre d’un souverain d’Ife, vers le 14ème siècle

 

En parallèle, on voit l’apparition d’un nouveau type de décoration associée au pouvoir. Il s’agit des pavements de poterie.

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Anciens pavements de poterie, Ife

A cette époque, les perles translucides d’Ife, deviennent également un insigne de pouvoir qui est représenté sur les sculptures de souverains de l’époque. Un roi, Obalufon II est particulièrement associé à cette ère d’échanges commerciaux et de prospérité artistique.

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Masque en cuivre du 14-15ème siècle représentant peut-être Obalufon II

Les perles d’Ife sont exportées à de très longues distances. On les retrouve par exemple jusque dans l’actuelle Mauritanie.

C’est probablement dans ce contexte que se diffuse une partie de l’idéologie religieuse d’Ife avec le commerce de ses perles. Le système de divination d’Ifa, des divinités, comme Yemowo, Obatala (Orishala), Eshu-Elegbara, Ogun, etc, sont adoptées par les voisins occidentaux des Yorubas, les populations de langue Gbe et orientaux comme les Edo de Benin et Igbo.

Le déclin culturel et économique d’Ife

Au 14ème et au 15ème siècle, le rôle d’Ife comme puissance économique s’était affaibli. La première raison était peut-être les dégâts d’une épidémie qui aurait emporté une partie de sa population, notamment celle des auteurs des portraits figuratifs les plus célèbres de cette civilisation.

Un second facteur serait l’émergence d’autres puissances régionales. Celles-ci, comme le futur empire yoruba d’Oyo allait récupérer une partie du marché  des objets précieux symbolisant le pouvoir.

De plus, Oyo disposait d’une situation géographique bien plus avantageuse que celle d’Ife comme relais de la traite trans-saharienne. Ces faits, conjugués à la militarisation d’Oyo et de Benin et à leur relation à la traite transatlantique allait grandement limiter l’influence économique d’Ife.

Toutefois, le prestige lié à l’apogée de sa civilisation allait se maintenir dans toute la région. Oyo et de Benin sont les deux grands empires dont la puissance succédera à celle d’Ife. Leurs souverains se prétendront être des descendants d’Oduduwa et à Benin, se feront couronner par le souverain d’Ife. En fait, cette situation est comparable à celle des souverains de pays arabes revendiquent leur descendance à partir du Prophète Muhammad ou les rois de l’Europe médiévale se faisaient couronner par le Pape.

Bronze de Benin représentant peut-être un envoyé d'Ife, 17ème siècle © METMuseum

Bronze de Benin représentant peut-être un envoyé d’Ife, 17ème siècle

 

Le but de ces actions était d’apparaître comme des souverains religieusement légitimes pour le reste des populations de la région chez qui la religion avait essaimé, des siècles auparavant, autour d’Ife.

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Adesoji Tadeniawo Ayinla Aderemi, ancien roi yoruba d’Ife, Nigeria avec superbes statues de bronze de ses ancêtres sculptées il y a plus de 500 ans redécouvertes en 1938 près de son palais.

Ife allait notamment maintenir une influence considérable sur l’art de Benin et d’autres centres artistiques majeurs de la région.

Statues de type ife retrouvées à Ife, Nigéria / © William Fagg

Statues de type ife retrouvées à Ife, Nigéria / © William Fagg

Statuette de bronze du style ‘ife’ retrouvée à Benin City / © William Fagg

Statuette de bronze du style ‘ife’ retrouvée à Benin City / © William Fagg

Aujourd’hui encore, le roi d’Ife fournit la légitimité aux souverains yoruba prétendant descendre à partir d’Oduduwa. Du Ghana au Nigéria, du Brésil aux Etats-Unis, le lieu de création du monde et le monde des morts s’appelle toujours par le nom d’Ife et par ses dérivés. Et ce même si cette désignation ne correspond parfois plus à un espace physique. Ici et là, Ife continue, des siècles après, à être considérée comme la plus sainte des villes.

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Oba Adeyeye Ogunwusi, actuel souverain d’Ife © bellanaija.com

 

Références :

Isaac Adeagbo Akinjogbin / The Cradle of a race : Ife from the beginning to 1980

Suzanne Preston Blier / Art and Risk in Ancient Yoruba: Ife History, Power, and Identity c. 1300

Akin Ogundiran / Chronology, Material Culture, and Pathways to the Cultural History of Yoruba-Edo Region, Nigeria, 500 B.C.-A.D. 1800

 

 

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