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« L’Afrique est le berceau de l’humanité, donc elle est le berceau de l’art »

Culture

« L’Afrique est le berceau de l’humanité, donc elle est le berceau de l’art »

Par Sébastien Badibanga

Son œuvre concilie les influences africaines et occidentales. Artiste féministe et militante, Pauline Mayambi N’Gouala  se définit comme « une Congolaise à Paris ».

(Interview Nofi)

Nofi : D’où vous vient cette passion pour l’art ?

Pauline Mayambi N’Gouala : Disons que je suis hypersensible alors j’ai toujours été attirée par l’esthétisme, le visuel. L’art en général est mon moteur, il est le reflet de notre humanité. J’ai développé des compétences assez jeune dès 5 ans. Je me démarquais avec le dessin : ma mère m’a encouragé dans cette voie j’ai eu la chance de disposer de petits matériaux tels que le pastel, le fusain. J’ai vu un dessin chez ma grand-mère que mon oncle avait réalisé enfant et ayant 6/7 ans. Je me suis dite qu’alors moi aussi je pouvais également dessiner de la sorte, et j’ai pris pour modèle mes cartoons, les Disney, bandes dessinées de mes parents et voilà comment tout cela a débuté. Le dessin demeure ma base de travail à l’heure actuelle.

Comment êtes-vous devenue une artiste-peintre ?

Mon ex-compagne après que j’ai réalisé son portrait à l’encre de Chine m’a suggéré de peindre. N’ayant pas « accroché » auparavant avec l’acrylic, j’ai acheté de l’huile sans avoir peur d’appréhender cette discipline disons assez classique de ce que l’on peut en connaître en général. Et là, ce fut le déclic : l’huile c’était mon truc. Mon premier portrait fut Amiri Baraka, puis j’ai peins encore et encore jusqu’à trouver mon style. Ayant une petite série à mon actif, la Mairie de ma commune d’origine Plaisir (dans les Yvelines) m’a donné l’opportunité d’une première exposition dans une salle de concert et ensuite j’ai démarché en tant qu’étudiante la fac de Nanterre, la Mairie de Paris qui m’on accordé des lieux agréables et dédiés à l’accueil d’œuvres. Puis lors du colloque Black Portraiture, il y a deux ans, j’ai rencontré Zanele Muholi, la photographe et militante sud-africaine et j’ai eu la chance de collaborer avec elle. A partir de ses clichés contre l’homophobie, j’ai réalisé des portraits de victimes lesbophobes. Cette  série a été mise en lumière lors d’un festival féministe à Montreuil, ELLES RESISTENT, fin 2013 ainsi qu’à Bruxelles où j’ai exposé  dans le cadre d’un festival de films et concerts Afro Lgbti MASSIMADI en 2014. J’ai rencontré votre équipe lors du festival AFRO-PUNK Paris, ma première exposition pour 2015, une sacrée expérience.

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Quand on est une femme, noire, ce n’est pas forcément facile de faire carrière dans ce milieu…

Je ne suis pas d’accord, l’art abolit les frontières, mon art personnellement c’est l’expression de mon humanisme, et je ne me suis jamais sentie discriminée dans ce domaine car justement on y rencontre des personnes tolérantes, ouvertes et qui regardent ce que vous faites avant votre couleur ou votre look.

Expliquez-nous votre démarche artistique

Cela dépend de la série mais techniquement il s’agit de prendre un modèle à partir d’une photo et de réaliser un portrait à l’huile et parfois intégrer un peu d’acrylic pour certains effets ou couleurs. J’ai déjà utilisé de la bombe à graffer pour les portraits de Mandela et de Zanele. Ma démarche consiste à représenter des personnes, personnalités ou anonymes qui m’inspirent, me touchent, me parle, évoque quelque chose de puissant dans mon fort intérieur et de le retranscrire pour que vous puissiez aussi sentir ces sentiments.

Quel est votre univers artistique et sa singularité ? 

En ce moment, je peins Modigliani, Frida Khalo, Wharol car ami cher de Basquiat, et j’utilise le noir et blanc pour le visage et des couleurs vives pour l’arrière plan que je fais la plupart du temps en mur de brique. Le noir et blanc c’est le métissage, le fameux humanisme que je tends à exprimer, le mur de brique c’est ce que vous voulez, la vie, la mort, l’obstacle à franchir, les aléas de la vie. Chacun est libre d’interpréter ce qu’il voit, je n’aime pas imposer des grilles de lecture mais effectivement même si je peins spontanément ce n’est pas forcément réfléchis, c’est plus issu d’une méditation très sereine ou d’une impulsion, d’un élan vital comme le portrait de Basquiat ou de Jimi Hendrix, c’était comme si ma vie en dépendait. Je suis en totale contradiction mais comme Miles Davis, je suis gémeaux… (Rires)

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Que pensez-vous de la place que le Congo consacre à l’art ?

Au Congo Brazzaville, il y a l’école des Beaux Arts de Poto-poto, et comme dans beaucoup de pays africains, on peut voir des fresques sur les murs de la ville. Les génies sont partout il suffit d’observer. Je sais que le chanteur Passi a construit un studio d’enregistrement au pays et qu’il est aussi impliqué dans les arts visuels. Après malheureusement n’ayant pas voyagé au Congo depuis 2010, je ne peux vous en  dire plus sur l’actualité artistique du pays. Mais elle vibre, vit de partout, nous sommes musiciens, peintres, chanteurs, danseurs, artisans, le Congo quoi… C’est magique !

Qu’est-ce que vous pensez de l’art africain ?

Je ne suis pas experte mais, j’aime voir le travail du bois, la sculpture, les bijoux, la couture etc. Je suis complètement afro-punk dans mon style, qui change d’une humeur à l’autre mais je suis comme chante Tiken Jah Fakoly une Congolaise à Paris, étant née ici c’est mon père qui m’a transmis la culture via les traditions, j’ai foulé le sol africain pour la première fois en 1996 à l’âge de 10 ans, cela a changé ma vie car j’ai rencontré l’autre partie de ma famille et découvert le village, la langue même si je ne la parle pas je suis fière de dire que je suis une Badondo. L’Afrique est le berceau de l’humanité donc elle est en toute logique le berceau de l’art. Aucuns doutes concernant cette idée.

Qu’est-ce que vous pensez du militantisme artistique ?

Pour avoir travaillé avec  des militants, je pense qu’il est essentiel s’il on veut changer les travers de la société,  je dirais que cela peut être une de ses missions que d’être militant; je songe à une série afro-centrée,  j’avais déjà réalisé il y a 10 ans à l’encre de chine les portraits de Lumumba, Malcom X, Martin Luther King, et je pense qu’à l’huile ce sera intense. Je travaille « au feeling », alors j’attends le bon moment.

Quelle est la différence entre l’art occidental et l’art africain ?

Il n’y a pas de différence entre l’art occidental et l’art africain. Ils s’entremêlent comme un beau couple métisse. Il suffit de regarder Picasso, ou même Modigliani dont les portraits évoquaient les masques africains. Ce sont de grands noms occidentaux et pourtant ils ont puisé leur inspiration dans l’art ancestral africain. Tout comme Jean-Michel Basquiat d’origine portoricaine et haïtienne on trouve  dans ses tableaux l’expression de son africanisme.

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